La Demeure du chaos”: Si c'est une oeuvre... elle reste intemporelle

Vie pratique | 20.02.06
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La Demeure du chaos”: Si c'est une oeuvre... elle reste intemporelle  - Batiweb
La “demeure du chaos” s'impose et s'expose et met en œuvre la vérité d'un monde, elle en est son lieu spécifique, son reflet, son incarnat. Mais elle existe par la présence d'autrui ; “C'est le regardeur qui fait le tableau” énonçait Duchamp. A la citation de Buren : “Ceux qui vomissent mon œuvre sont les petits enfants de ceux qui crachaient sur Renoir”, nous ajoutons “Ceux qui vocifèrent sur notre œuvre, sont les enfants de ceux qui vomissaient sur Buren”.
La bâtisse, un ancien relais de poste du XVIIe siècle aux murs d'enceinte noircis et recouverts de signes ésotériques, ornés des portraits de Ben Laden ou d'Ariel Sharon, est source depuis 1999 de multiples interrogations esthétiques chez les habitants et les visiteurs de Saint-Romain-au-Mont-d'Or.

Thierry Ehrmann, propriétaire de la "Demeure du chaos", explique l'oeuvre

[...] L'aphorisme récurrent depuis la Renaissance qui voudrait que l'art ait pour but d'intégrer et d'ordonner la profusion d'informations émises par le monde extérieur est en ce XXIe siècle des plus importants. Cependant, ce n'est bien sur pas là son seul rôle. Avec Duchamp, il se devait de susciter des interrogations, d'engendrer des processus mentaux, de troubler, provoquer des prises de conscience. C'est en parfaite connaissance de ces axiomes qu'à pu se dévoiler l'œuvre monumentale. Soulignons de prime abord son caractère dual. On nommera “Demeure du chaos” la partie visible, la réalité tangible,le sensible et “L'esprit de la salamandre” le contenu implicite, ésotérique, l'intelligible.

L'œuvre fonctionne en deux temps. Malgré son aspect très riche et dense, celle-ci est avant tout conceptuelle (un dépassement des projets d'Art and Langage), ou pour reprendre le titre de la célèbre exposition de 1969 qui a vu le mouvement naître “Quand les attitudes deviennent formes” (Kunsthalle Berne, Harald Szeemann)

D'un point de vue formel, la genèse de l'œuvre, la maturation du concept lui-même, rappelle les enjeux ambitieux de l'art conceptuel ou l'idée primait sur l'acte, ou comment permettre à l'art d'être art. Puisque l'art est “cosa mentale” selon Leonard de Vinci, tout artiste qui privilégie le disegno participe de l'art conceptuel.

Ce qui est conceptuel dans ce projet c'est le dépôt dès 1999 de l'œuvre. Avant même sa réalisation, l'œuvre existait. Le postulat de départ étant de transformer un domaine bourgeois en œuvre, ou comment révéler les failles inhérentes au système, contourner légalement les codes et les décrets, pour s'exposer au regard de Thémis, protectrice des Auteurs depuis le 11 Mars 1957.

Formellement, on peut penser à Gordon Matta Clark et à ses “Cuttings”, découpe de formes et de volumes dans des bâtiments abandonnés. La volonté de libérer les espaces d'habitations de leurs contraintes sociales et utilitaires semble également être un autre point commun avec cet artiste avant-gardiste. On peut penser également au Japonais Tadashi Kawamata, pour lequel le couple déconstruction-reconstruction est infini(Destroyed Church) ,ou encore à la redéfinition de l'habitat abordée longuement par Dan Graham.

L'art conceptuel n'est qu'une influence, et n'est pas visible au regard du travail. L'ensemble du projet se situerait plus dès lors dans l'idée d'une “Gesamtkunstwerk”, œuvre d'art totale, où de la fusion organique des styles et des gestes artistiques doit renaître une expression dramatique. L'œuvre d'art totale est bien cette manifestation d'une utopie marquée par le rêve de totalité. Il s'agit clairement d'une œuvre en constante expansion, un dispositif complexe.

La déconstruction du bâtiment est rendue possible ici par l'exposition de peintures et autres installations. Ce processus concret incarnant la matérialisation de l'œuvre, consistant à l'accumulation d'interventions, de signes donne vie au projet tout en en développant la partie la plus visible, la plus essentielle. La peinture elle-même se voit déplacée, elle n'a plus ni de cadre, ni de limite. Chacune d'elle amène un enjeu différent, mais toutes reposent sur le même principe de détournement, pratique courante au XXe siècle permettant la relecture du passé sans hiérarchisation de valeur. La citation, une des forme du détournement est la possibilité nouvelle d'intégrer le corpus de l'histoire au sein d'une même démarche. La référence au postmodernisme est ainsi assez indispensable à la compréhension de l'ensemble de l'œuvre.“C'est une mauvaise chose que d'imiter ce qui est mauvais, et de ne pas même désirer imiter ce qui est bon.” Démocrite

Mais, l'aspect provocateur ne réside pas en soi dans les peintures, mais plutôt dans la transformation même du lieu. Cette partie de l'œuvre est comme on l'a vue très riche, et l'évocation de la violence au travers de la thématique du chaos est infinie. L'horreur réside t-elle dans les scènes contemplées ou dans le regard du spectateur?

L'œuvre est en soi un condensé de l'art du XXe siècle, elle évoque de nombreux courants (land art, déconstructivisme...) et repose de manière évidente les questions inhérentes de l'art (représentation, interprétation, définition du beau...).Mais elle se veut également être le miroir du monde, pour en devenir une utopie organique.

Beaucoup d'artistes semblent être évoqués tout au long de ce travail. Notamment ceux qui ont abordé le thème de l'horreur, où ceux dont la provocation a permis la reconnaissance. Pour ne citer que les contemporains Jake et Dinos Chapman, Maurizio Cattelan, Kendell Geers, Dr Von Hagen... Même si a mes yeux, rien au sein de l'œuvre n'est une représentation concrète de l'horreur.

La question principale de cette œuvre est sa confrontation permanente à autrui. Et c'est bien là son aspect novateur, son caractère tendancieux : jusqu'où peut-on forcer les gens à regarder ? Aucune autre œuvre n'a ce statut. C'est son existence physique qui la rend puissante, et est bien loin du “consensualisme” des commandes publiques.

Le propriétaire de la "Demeure du chaos" fait appel

C'est dans cet esprit que Thierry Ehrmann, propriétaire de la "Demeure du chaos", située à Saint-Romain-au-Mont-d'Or (Rhône), a décidé de faire appel du jugement du tribunal correctionnel de Lyon l'enjoignant à remettre en état sa maison.

"Nous allons faire appel de la condamnation du tribunal correctionnel", a indiqué l'homme d'affaires lyonnais, président du groupe Serveur, spécialisé dans les banques de données judiciaires, juridiques et économiques, et également patron d'Artprice.com, entreprise leader dans le domaine de la cotation en ligne d'oeuvres d'art.

Le tribunal a estimé jeudi que M. Ehrmann s'était rendu coupable d'infraction avec les règles d'urbanisme, l'a condamné à payer 20.000 euros d'amende et lui a donné six mois pour remettre sa maison en état. La société civile immobilière, propriétaire du bâtiment et que M. Ehrmann détient à 100%, devra en outre verser 100.000 euros. "Le collectif des 45 artistes de la Demeure du Chaos et moi-même considérons comme une véritable victoire la reconnaissance, au regard de la justice, du statut d'oeuvre d'art" pour le lieu, qui s'étend sur 12.000 m2, a souligné Thierry Ehrmann.

"La Demeure du Chaos est indiscutablement une oeuvre d'art", selon le jugement du président du tribunal, cité par le collectif. Néanmoins, la bâtisse a été appréhendée comme une oeuvre globale, qui donc aurait dû faire l'objet d'une déclaration de travaux au préalable. M. Ehrmann estime à 2.700 le nombre d'oeuvres d'art cohabitant chez lui et, selon lui, ces oeuvres ne sont pas soumises aux règles d'urbanisme. Il a expliqué qu'elles étaient toutes nommées, fichées, gérées et leurs droits déposés à la Maison des artistes.

Redacteur