Le familistère de Godin, quand le royaume utopiste sort d’un poêle Architecture | 07.01.02

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Simple serrurier, Jean Baptiste Godin rêvait d’un monde où l’humanisme, la famille et le partage triompheraient. L’invention d’un poêle génial lui permit de bâtir sa cité idéale
Au paradis des architectes utopistes, c’est le nom de Nicolas Ledoux qui vient en premier à l’esprit. C’est à lui, en effet, que l’on doit les fameuses salines d’Arc-et-Senans, dans le Jura, au XVIIIe siècle. Au XIXè siècle, ce courant va renaître, mais il sera philosophique avec des hommes comme Charles Fourier et Saint-Simon. Mais de toute l’histoire de ce courant, la seule réussite véritable sera celle de Jean-Baptiste Godin (1817-1888). Une histoire pour le moins étonnante qui va mettre en lumière les liens pouvant exister entre architecture et organisation sociale. Jean-Baptiste Godin est né à Esqueheries, dans l’Aisne, fils d’un modeste serrurier. À onze ans, il travaille dans l’atelier de son père, mais poursuit son instruction en autodidacte. En 1835, il entreprend son tour de France, comme le faisaient alors, et depuis des siècles, les compagnons. Son père, entre temps s’est lancé dans la fabrication de poêles de chauffage en tôle. Son fils, Jean-Baptiste, dépose, le 15 juillet 1840, le brevet de fabrication d’un poêle en fonte et se lance dans la fabrication en série. C’est un succès. C’est alors que le jeune Godin, quitte Esqueheries et s’installe dans une ville voisine, Guise, en 1846. L’entreprise compte alors une trentaine d’employés. Comme nombre d’autodidactes, c’est un homme curieux et cultivé. Aussi, quand il prend connaissance des théories de Fourier, il y adhère aussitôt. Il s’abonne à "La Phalange", et soutient financièrement l’Ecole Sociétaire de Paris. Enthousiasmé par les événements de 1848, Jean-Baptiste Godin ira même jusqu’à se présenter aux élections à l’Assemblée constituante. Son aura parmi les fouriéristes est grande. L’expérience de Victor Considérant d’une Société de Colonisation du Texas ayant échoué, Jean-Baptiste Godin va en tirer les conséquences et reprendre l’expérience à son compte. C’est qu’en temps, son entreprise est devenue plus que prospère. Mais il n’est pas homme à renier ses idées.

Un anarchiste convaincu
À l’image de Fourier, c’est un anarchiste convaincu et sa fortune va lui permettre de donner corps à ses idées humanistes. Il rêve d’un monde ou la propriété individuelle serait abolie au profit du partage et de la redistribution des richesses. Un monde ou la seule religion serait celle de l’échange sans limites. C’est alors qu’il se lance, à Guise siège de son entreprise, dans l’une des expériences les plus folles et les plus extraordinaires qui soit. Il va traduire – et réussir - dans la pierre son utopie où son rêve d’une société suivant les principes du maître. Il faut dire qu’il a bien réfléchi à la question. Son rêve va prendre le nom de Familistère. En 1857, il rencontre deux architectes, Caillaud et Lenoir, auteurs d’un projet de "Palais social ou Palais des familles". Godin va leur demander de le mettre à exécution, en 1858, à Guise, où il emploie désormais 300 salariés. Son palais en brique déploie ses ailes sur quatre niveaux. Les trois quadrilatères, dont l’unité centrale est en retrait, sont reliés par des angles. Les trois cours intérieures sont couvertes par une verrière à l’armature métallique et en bois. Les escaliers sont logés dans les angles et de larges coursives intérieures relient tous les appartements entre eux. Chaque appartement comprend deux ou trois pièces. Les 500 logements, fait rarissime pour l’époque, disposent de fontaines à eau, de toilettes et de vide-ordures à chaque étage. Le rêve devient réalité et Jean-Baptiste Godin va pouvoir loger ainsi environ 1000 personnes. Mais ce n’est pas tout. Il ne néglige pas l’environnement puisqu’en face du Palais on trouve un théâtre, une bibliothèque, un étonnant lavoir-piscine, un économat, des magasins d’approvisionnement, une vaste crèche pour les enfants ainsi qu'un parc. Dans ses usines, on retrouve la même rigueur où il applique, avec succès, l’ébauche de ce que l’on connaîtra plus tard sous le nom de travail à la chaîne. Ici, l’architecture définit également un espace social, un mode de vie très en avance sur son temps. Mais surtout, ce modèle a parfaitement fonctionné. Jean-Baptiste Godin sera même le premier à mettre en œuvre l’association capital-travail qui permettra à ses ouvriers de devenir les véritables propriétaires de l’entreprise. Et cela bien avant les rêves de mai 1968, date à laquelle cette extraordinaire association sera dissoute. On peut, aujourd’hui encore, visiter le familistère, à Guise, dans l’Aisne. Quant à l’Entreprise Godin, elle existe toujours et, même s’ils sont fabriqués ailleurs, ses poêles son toujours les meilleurs…
Source. Bibliothèque nationale & ed.Scala. Patrimoine Industriel
Redacteur

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