Les gratte-ciel 'verts' de Manhattan ou la mise en oeuvre du solaire thermique

Architecture | 20.09.06
Partager sur :
Les gratte-ciel 'verts' de Manhattan ou la mise en oeuvre du solaire thermique - Batiweb
Les façades interminables en verre du bâtiment au 1 Bryant Park à Manhattan, abritant la Bank of America, peuvent paraître anodines aux New Yorkais habitués à ces grands buildings de verre. Et pourtant ce n’est pas l’architecture de ce gratte-ciel qu’il faut retenir. Ce qui lui vaut sa renommée, c’est sa structure à double mur qui dissipe intelligemment la chaleur du soleil, le chauffage qui passe dans les sols plutôt que dans des conduits plafonniers, les moniteurs qui régulent le niveau de dioxyde de carbone pour garantir la qualité de l’air, son système de collecte et de traitement des eaux de pluie et eaux usagées qui permet une économie de plus de 2,7 millions de litres d’eau par an.
Pour son ouverture en 2008, il est prévu que ce bijou, d’une valeur de 1 milliard de dollars - réalisé par le cabinet d’architectes Cook + Fox et le maître d’œuvre Durst Organization - atteigne les sommets des classements environnementaux établis par l’industrie du bâtiment. Cette tour fait partie, avec 14 autres projets, d’une exposition sur l’architecture verte, consciente de l’environnement, exposée au Musée du gratte-ciel de New York. Intitulée «Des tours vertes à New York: de la vision à la réalité.» Elle regroupe des bâtiments déjà en construction ou de futurs projets avec entre autres la Hearst Tower de Lord Norman Foster ou la Freedom Tower de David Child, la tour qui s’élèvera en lieu et place du défunt World Trade Center.

Les projets se veulent emblématiques de la nouvelle prise de conscience des architectes, des entrepreneurs et autres professionnels du bâtiment, réalisant que quasiment toutes les grandes constructions urbaines polluent et consomment de l’énergie qui est en fait à leur portée naturellement. La tendance actuelle est donc aux structures durables capables d’améliorer les profits et la productivité sur le long terme; c’est aussi un signe en terme de marketing, à mesure que la préoccupation écologique sur de tels bâtiments progresse. Le fondateur du Musée du gratte-ciel de New York, Carol Willis, déclarait dans le discours inaugural de l’exposition: «Nous sommes à une étape décisive de ces grands projets de tours vertes. Du développement à la construction, en passant par la vente, tout est désormais prêt pour que de tels projets soient adoptés par le marché.»

Les temps changent, doucement

Il n’y a pourtant pas si longtemps, la construction durable était critiquée pour ses tarifs exorbitants, malgré son côté déjà politiquement correct. Mais dans le petit monde qu’est New York, l’arrivée de la tour Condé Nast à Times Square en 1999, construite par Fox & Fowle et enregistrée comme la première tour verte de New York, a été perçue comme un signe de changement des mentalités. L’Amérique de la construction trouvait enfin un intérêt pour les constructions durables. Pour cette Amérique, la tour Condé Nast est d’ailleurs difficilement classable: elle a en effet précédé la mise en place du système de mesure LEED (Leadership in energy and environmental design: l’avancement en matière de design en énergie et environnement).

Ce système a été mis en place en 2002 par le Conseil américain des bâtiments verts, un ensemble de grands entrepreneurs soucieux de promouvoir les constructions durables. Le classement est établi pour chaque building en fonction de différents critères: consommation d’eau et d’énergie, utilisation de matériaux non-polluants et renouvelables, qualité de l’air à l’intérieur du building, etc. Les mesures sont effectuées une fois le bâtiment terminé, et les labels vont de la simple certification (26 points) au label platinium (52 points). Une telle initiative reste cependant coûteuse en papiers et en dollars: une certification totale LEED va de 1250 dollars pour un membre ayant un projet modeste à environ 15.000 dollars pour le grand projet d’un non-membre. Le label LEED se vend pourtant très bien aux États-Unis. Plus de 3400 projets sont en cours de certification, et plus de 400 ont déjà obtenu leur label LEED.

Daniel Tishman, fondateur de la Tishman construction Corporation, présente à l’exposition pas moins de sept projets similaires au World Trade Center. Pour lui, «la plupart des technologies qui sont véhiculées par le label LEED font désormais partie du code de construction de la ville de New York.» Dans l’Etat de New York, 10 projets sont à ce jour certifiés et 191 sont en cours de certification, dont 98 dans la zone urbaine de l’Etat.

Une ingéniosité sans limite, et bénéfique

Le Musée du Gratte-ciel propose des modèles architecturaux sous forme de dessins, de maquettes ou de modélisation en 3D; il permet également de découvrir des échantillons de ces fameux matériaux durables. Parmi les projets les plus importants présentés, on retrouve les nouveaux locaux de Goldman Sachs, le centre de recherche sur le cancer Memorial Sloan-Kettering Cancer Center, et des bureaux additionnels pour la direction du New York Times sur la 8e avenue. Ces buildings utilisent des toits recouverts de pelouse pour l’isolation thermique, des tuyaux moins riches en plomb, des moquettes fabriquées à partir d’éléments non-chimiquement traités. La palme du design revenant probablement aux nouveaux locaux du New York Times: un jardin intérieur à ciel ouvert apporte de la lumière naturelle, laquelle lumière solaire est capturée dans des cylindres de céramique et redistribuée dans le bâtiment pour éclairer naturellement le hall central.

Les innovations d’autres buildings sont tout aussi surprenantes. La structure «diagride» de la Hearst Tower contient 20% d’acier en moins par rapport à une structure classique, ce qui représente une économie de 2000 tonnes d’acier environ. Le verre qui recouvre ses parois extérieures est un composé spécial qui filtre la lumière du soleil, ne laissant rentrer que les rayons lumineux mais pas la chaleur, pour ne pas avoir recours à une climatisation en été. En hiver, il agit comme une coque protectrice et isole le building de l’extérieur. Ses murs intérieurs sont peints avec des peintures à émission toxique faible, et les fournitures de bureau sont dépourvues de formaldéhyde (un composé chimique présent dans les mousses isolantes, colles ou vernis et qui entraîne des allergies).

Mais l’ingéniosité des concepteurs ne s’arrête pas là. Des détecteurs de mouvements placés à chaque étage détecteront si une pièce est vide et, le cas échéant, la lumière et les moniteurs d’ordinateurs s’éteindront automatiquement.

Le gain d’énergie est considérable:
-25% de consommation électrique. La même économie est réalisée sur la consommation d’eau grâce au toit qui collecte et stocke les eaux de pluie dans deux réservoirs pour irriguer les végétaux du building et réguler le taux d’humidité de l’air. Et pour joindre l’utile à l’agréable, l’eau de pluie sera également utilisée pour alimenter le mur d’eau qui coule dans l’atrium du bâtiment...qui sert également de source de fraîcheur en été.

La Tour Hearst est en compétition avec d’autres projets pour être le premier building de bureaux à recevoir le label LEED dans la ville de New York. Un seul building est en effet aujourd’hui certifié (il a obtenu le certificat gold) LEED dans la ville, le Building solaire à Battery Park; neuf autres le sont dans le reste de l’Etat.

Le petit virage de New York

Le tournant s’est effectué, pour la ville de New York, en 2000, quand M.le maire, Michael Bloomberg, signe le Green City Buildings Act. Cette législation oblige en effet tous les bâtiments qui coûtent plus de 2 millions de dollars, hors bâtiments résidentiels, à se conformer aux standards LEED. La loi s’applique également à tout bâtiment public ou privé dont les subventions municipales atteignent 10 millions de dollars, ou si celui-ci est financé à moitié ou plus par la ville. Cette loi prendra effet en janvier prochain, et devrait toucher, selon les experts, le marché du bâtiment à hauteur de 12 milliards de dollars.

Dans le milieu de l’architecture, on considère que les cabinets ont été les précurseurs de ce revirement de mentalité, et on assure qu’aujourd’hui, les modèles de construction durable font référence dans tous les cabinets et dans les écoles d’architecture. Les entrepreneurs semblent quant à eux plus débuter que les cabinets d’architectes, et même si la tendance se confirme, ils ne sont pas encore une majorité à New York à proposer des constructions sur les standards LEED. En grande partie, les entrepreneurs gardent en mémoire la statistique qui prévalait il y a encore 5 ans, quand construire "vert" entraînait un surcoût d’environ 20%. Aujourd’hui, on estime que ce surcoût est tombé entre 2 et 5%.

Les arguments économiques pour construire "vert" sont pourtant non négligeables: un bâtiment aux normes LEED est moins coûteux en maintenance et sa productivité est meilleure. Et parce que de plus en plus de gens veulent travailler et vivre dans un environnement qui ne leur soit pas nocif, il y a un argument marketing indéniable. La demande en bureaux certifiés LEED serait même plus forte de 10% que la demande en bureaux classiques à New York, rapportent les spécialistes de LEED. Pour David Burney, chef du département construction et design de la ville de New York, les principes de construction durable sont aujourd’hui adoptés par tous. «C’est presque devenu aussi américain que la tarte aux pommes!», s’exclamait-il lors de l’ouverture de l’exposition

Redacteur