Architecture, Art et Savoir !

Journaliste d'un jour | 15.05.06
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Architecture, Art et Savoir ! - Batiweb
En cette époque où certains croient de bon ton d'opposer le monde construit au monde de l'esprit, où des têtes d'affiche répètent à satiété qu'il faut cesser d'investir dans le béton pour investir dans la culture, il convient de se rappeler que depuis des siècles, dans toutes les cultures, l'architecture a contribué à l'élaboration et à la transmission du savoir, et à l'émergence et à la diffusion des arts.
Au départ, l'architecture s'est développée pour concrétiser la relation des humains avec la divinité, pour établir un lien entre le monde des vivants et le monde des morts; c'est ainsi que dans diverses cultures, se sont édifiés pyramides, temples et mausolées. L'architecture marque alors la primauté de Dieu - ou des dieux-, le lieu dans lequel on met en scène le mystère. Elle crée les conditions favorables à la transmission et à l'interprétation de la parole, à l'explication religieuse du monde. Paradoxalement, l'architecture religieuse est conçue pour marquer la distance entre Dieu et les hommes et c'est cette distance même qui permet au mystère d'opérer.

L'architecture a servi en second lieu à marquer le rang social des mieux nantis face à la multitude. C'est ainsi qu'elle a édifié les châteaux et les palais. Elle a établi une distance entre les hommes, par l'édification de murailles, par le creusement de douves, par l'élaboration de jardins.

L'architecture trace alors la frontière entre la société des dirigeants et ceux qui sont maintenus en dehors. Dans ces circonstances, l'architecture contribue à raffermir les liens sociaux des individus admis dans le monde des châteaux et des palais, et à diviser ceux qui se trouvent en dehors et qui n'ont pas de lieux, d'espaces collectifs pour tisser les liens nécessaires entre eux.

Mais lorsqu'apparaissent les périodes d'émergence d'une certaine forme de démocratie, l'architecture s'attache alors aux structures dédiées au spectacle et à l'enseignement. On voit alors apparaître les théâtres dans la Grèce antique, les Colisées et les cirques chez les Romains. Des édifices faits pour rassembler une foule, qui se réunit, non pas tant pour célébrer les mystères, que pour le plaisir de partager une certaine interprétation du savoir. L'architecture organise des espaces pour réunir les individus, les amener à se côtoyer et à partager les informations que distillent l'art et la science. Ainsi l'architecture participe directement au développement de la pensée, de l'émotion et de l'imaginaire collectifs.

Si on veut s'en convaincre on n'a qu'à observer comment, dans les sociétés sédentaires, les grandes périodes du développement des arts et des savoirs sont toujours contemporaines à l'émergence de formes architecturales nouvelles. Les historiens de l'art et de l'architecture, les musicologues, les critiques des arts de la scène et de littérature se lancent parfois dans des débats animés pour essayer d'établir l'ordre de priorité dans lequel sont apparus les différentes manifestations artistiques et scientifiques: Quel art et quel savoir a favorisé l'émergence de l'autre?

Une réalisation architecturale a-t-elle précédé la fameuse fresque de Masaccio dans Santa Maria del Carmine ou celle-ci a-t-elle constitué un tournant dans l'histoire de l'architecture ? Les écrits d'Alberti ont-ils précédé le dessin de la façade de Santa Maria Novella ? Le plan d'Hochelaga publié par Ramuzzio constitue-t-il un plaidoyer caché pour les idées et l'architecture de Palladio ?

Mais en réalité ces débats, tout aussi intéressants qu'ils soient au niveau intellectuel, n'ont pas d'issue. La pensée d'une société n'est pas monopolisée par des groupes ou par des castes. Elle s'élabore dans différentes sphères, qui entretiennent entre elles, presque à leur insu, des points de contacts. Les idées et les réalisations dans un domaine influencent nécessairement les domaines connexes. Les arts s'influencent les uns les autres: c'est ainsi qu'on connaît la musique et le théâtre élisabéthain, la musique et l'architecture baroque, et que l'Art nouveau étend ses ramifications dans l'architecture, le mobilier, le graphisme, les vêtements et la danse.

Toutefois, il existe et existera toujours une différence importante entre l'architecture et les autres arts, à cause du caractère permanent de l'architecture. L'architecture d'une époque s'élabore dans un contexte social donné, mais contrairement aux autres arts, elle sera encore sous les yeux et dans le quotidien de milliers de gens, plusieurs siècles plus tard. Plus que tout autre art, l'architecture d'une époque influencera les générations futures. Cela accroît d'autant l'importance de s'y consacrer.

Les méthodes et les manuels destinés à l'enseignement au XIXe siècle et au XXe siècle sont presque tous désuets maintenant, mais les enfants fréquentent souvent les mêmes lieux d'enseignement que leurs parents et peut-être même ont-ils la chance d'étudier dans les mêmes locaux que leurs grands-parents. Dans ce contexte, l'école devient également un lieu d'ouverture aux valeurs du patrimoine.

Le lieu d'enseignement est le lieu de transmission par excellence des arts et du savoir d'une société. Nos enfants y passent la part la plus importante de leurs jeunes années. C'est là qu'ils se forment le goût et le jugement. C'est là qu'ils apprennent le partage et la démocratie. On est en droit de se demander si l'architecture de nos écoles les aide à s'intéresser à s'ouvrir au monde, à converser avec lui.

Au-delà de tous les contacts que les enfants et les jeunes peuvent avoir avec le monde à travers l'Internet et les programmes informatiques, ce qu'ils retiendront de l'école, des écoles, c'est le sentiment de confort ou d'inconfort, le sentiment de sécurité ou d'insécurité, la capacité d'émerveillement ou de repli, qui leur seront communiqués par les locaux qu'il fréquentent. Ne faudrait-il pas repenser celles de nos écoles qui ont été construites avec des intentions de rationalisation des ressources, dans un contexte dominant de restrictions budgétaires.

Investir dans les lieux d'enseignement et de communication des savoirs, c'est nécessairement investir dans l'avenir d'une société et dans l'avenir du savoir et des arts. C'est pourquoi il est si bouleversant d'entendre, certains journalistes spécialisés dans le domaine des arts et certains artistes même, s'insurger contre les investissements de l'État dans les équipements culturels. Ils perçoivent ces investissements comme une privation, comme autant d'occasions ratées de venir en aide aux artistes. Comme s'ils imaginaient que l'émergence de l'art, du savoir et de la mise en application du savoir, puisse se produire indépendamment du contexte construit.

Pourtant, aucun chercheur qui apprendrait qu'on songe à investir dans la mise sur pied d'un laboratoire ou d'un centre de recherche ne s'aventurerait à penser que cela nuit à long terme à sa possibilité d'obtenir des fonds... Pourtant, aucun travailleur du domaine de la santé ne s'opposerait à la nécessaire modernisation des locaux dans lequel on soigne la population.

Il faut conclure de cette confusion que le domaine des arts et de la culture est dans un état de fragilité considérable pour qu'on estime que ce qui est investi en architecture est soustrait de ce qui sera investi dans les autres arts.

Par Josette Michaud, M.O.A.Q, M.A.A.P.P.Q, Beaupré et Michaud, architectes

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