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Apprentissage dans l'architecture : entre théorie et terrain

Publié le 01 octobre 2026 à 13h50, par Sipane Hoh

Dans un secteur en constante évolution tel le bâtiment, la formation et l’apprentissage occupent une place centrale.
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À l’heure où le secteur du bâtiment fait face à l’accélération des mutations techniques et à l’impératif de transition écologique, l’apprentissage réapparaît comme un levier stratégique.

Non seulement comme un dispositif de formation initiale, mais comme une culture productive à réactiver. Dans un contexte où le chantier se complexifie, où la matérialité se technicise et où la réglementation se densifie, la question n’est plus seulement de former, mais de transmettre.

Qu’en pensent les architectes ? Nous sommes allés à la rencontre de plusieurs professionnels qui nous ont étayé leur avis.

Une tradition constructive longtemps fondée sur la transmission

 

Historiquement, le bâtiment s’est structuré autour d’un modèle d’apprentissage in situ. L’atelier, puis le chantier, ont constitué des espaces de transmission intergénérationnelle où le geste, l’intelligence de la matière et la compréhension constructive s’acquéraient par immersion.

Clément Rabourdin, l’un des associés des Ateliers A+ qui possèdent des succursales à Montpellier, Nîmes, Toulouse et Paris, nous précise qu’il s’agit d’un sujet important qui tient à cœur aux fondateurs de l’agence d’architecture où la moyenne d’âge est de 32 ans. « Chaque année, le nombre de recrutés par notre agence parmi les nouveaux architectes diplômés pour accomplir leur HMONP (Habilitation à la Maîtrise d’Oeuvre en son Nom Propre) s’élève à cinq ».

Ainsi, l’agence les accompagne et leur donne une première mise en pratique pour des projets de longue durée. Cette phase comprend différentes étapes dont la familiarisation avec le chantier. L’architecte explique qu’il s’agit d’une confrontation au réel, un accompagnement qui aide à consolider les expériences, à appliquer les réglementations et une étape importante pour acquérir de bonnes bases. Les jeunes arrivants sont en autonomie tout en étant guidés quand le besoin s’en ressent.  

L’architecte du patrimoine Marie-Jeanne Jouveau précise à son tour que son agence Capla offre la possibilité d’accomplir des stages de plusieurs mois à des étudiants des écoles de design ainsi qu’à des écoles d’architecture. Ces derniers peuvent se familiariser avec le dessin, les croquis, les relevés, mais aussi participer à des maquettes d’étude. À cela peut s’ajouter, selon la durée du stage, la participation à des réunions, des déplacements sur site et des visites de chantiers, le but étant d’offrir aux intéressés un panel de larges connaissances.

Concernant le modèle d'apprentissage in situ, et sa transmission aujourd'hui, Gaëlle Gestin-Ligonnière, responsable du pôle professionnalisation à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Bretagne (ENSAB), précise : « Concrètement, ce modèle prend plusieurs formes à l'ENSAB : les stages obligatoires tout au long du cursus, l'apprentissage dans le cadre du DEA deuxième année, et l'HMONP, et plus largement de nombreux temps de partage professionnel entre profils aux expériences variées ».

En effet, l’école organise régulièrement des conférences et rencontres entre professionnels et étudiants, notamment dans le cadre de l'HMONP. Ainsi, nous apprenons que l'an dernier, une agence est venue présenter une trentaine de projets et son mode de travail, à travers des expositions plébiscitées avec des étudiants et anciens diplômés.

Gaëlle Gestin-Ligonnière souligne : « Ce mélange des expériences est précieux : je l'ai aussi constaté par le passé, lorsque je travaillais pour les DSA à Paris-Belleville, où la mixité des profils était déjà une vraie richesse — les professionnels les plus aguerris apportent leur regard sur le terrain, les plus jeunes diplômés de nouvelles façons de travailler, de penser, de théoriser. On le retrouve aussi dans les sujets de mémoire professionnel de HMONP, de plus en plus tournés vers d'autres manières de pratiquer l'architecture, dans la pratique comme dans les matériaux : répondre aux enjeux climatiques est vraiment au cœur des enseignements de l'école aujourd'hui ».

Malgré tout, nous pouvons nous demander si les stages en agence étaient suffisants ? Selon Gaëlle Gestin-Ligonnière, les stages sont un passage essentiel, mais ils ne suffisent pas seuls. Un accompagnement structuré est nécessaire. « Le cadre est fixé par l'arrêté du 20 juillet 2005. En licence, deux périodes de stage obligatoires — l'une « ouvrier et/ou de chantier », l'autre de « première pratique » — représentent ensemble au moins six semaines, pour appréhender la diversité des pratiques professionnelles.

En master, s'y ajoute un stage de « formation pratique » d'une durée minimale de deux mois à temps plein. Les étudiants peuvent ensuite compléter ce parcours par des stages facultatifs, y compris pendant les périodes de césure, où ils peuvent aussi choisir d'autres expériences : service civique, engagement associatif, etc.

La responsable du pôle professionnalisation à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Bretagne précise par ailleurs : « Le stage ouvrier va également être davantage valorisé : dès la rentrée prochaine, chaque étudiant devra réaliser un poster présentant son stage et le métier découvert ; ces posters seront exposés en septembre, avec un temps de présentation des DEEA2 aux nouveaux et nouvelles DEEA1 ».

Ajoutons que le pôle de professionnalisation de l’ENSAB a été créé à l'initiative du service des études il y a un an pour mieux identifier les besoins des étudiants, mieux les accompagner et les aider à s'orienter.

Depuis toujours, la culture du compagnonnage a façonné la qualité du bâti autant que la fierté professionnelle. La massification de l’enseignement technique au XXème siècle, puis l’industrialisation croissante des procédés constructifs, ont progressivement déplacé le centre de gravité vers l’école et l’entreprise séparément.

Le chantier est devenu lieu d’exécution plus que lieu d’apprentissage. Aujourd’hui, le retour en force de l’alternance et de l’apprentissage réinterroge cette dissociation.

L’apprentissage comme réponse aux mutations contemporaines

 

La transition environnementale impose une montée en compétences rapide : réhabilitation énergétique, matériaux biosourcés, construction hors-site, numérique (BIM), préfabrication avancée.

Ces transformations exigent des professionnels capables d’articuler savoir théorique, maîtrise technique et capacité d’adaptation. L’apprentissage offre précisément cette hybridation. Il permet une acculturation progressive aux contraintes réelles : coordination inter-métiers, gestion des interfaces, compréhension des tolérances, anticipation des aléas. Il produit des profils opérationnels plus rapidement intégrés, tout en favorisant une compréhension systémique du projet.

Pour plusieurs agences d’architecture, accueillir un apprenti n’est plus un geste social mais une stratégie de structuration interne. C’est former aux méthodes spécifiques de l’agence, transmettre une culture de projet, préparer la relève. Ainsi, l’apprentissage revêt plusieurs formes, souvent complémentaires. À la formation initiale diplômante (CAP, BTS, DUT, écoles d’architecture) qui pose les bases techniques et conceptuelles, peut s’ajouter la formation continue, qui permet aux professionnels de se former tout au long de leur carrière.

Concernant la transition environnementale et la formation continue, l'ENSAB y est particulièrement engagée. « Nous participons à plusieurs réseaux d'enseignement dédiés à la transition environnementale, comme TAP (Transitions Architecture et Paysage) [projet AMI CMA 2030], qui développe la formation initiale et continue sur ces thématiques dans les 21 écoles, ou encore Explearn, ENSA Eco, ACCN, avec aussi une réflexion en cours sur l'intelligence artificielle. Nous avons également un partenariat privilégié avec la filière biosourcée FB2, en formation initiale comme en HMONP, ainsi qu'en formation continue. La volonté est là ; la capacité se construit au rythme des besoins, qui évoluent de façon assez cyclique. Le BIM, très demandé il y a peu, cède aujourd'hui du terrain à d'autres sujets comme l’IA, la rénovation énergétique ou l'intelligence collective. Nous développons aussi des formations sur les matériaux biosourcés, ou sur l'architecture résiliente face aux enjeux territoriaux — la chaleur, le littoral, la question de l’eau et des risques, entre autres », abonde Gaëlle Gestin-Ligonnière.


Et de conclure : « Notre objectif est de continuer à développer la formation continue : nous avons identifié un groupe d'enseignants pour y travailler, et nous cherchons à étendre nos partenariats, avec le réseau REFCA, l'IAUR, l'EHESP, Sciences-Po Rennes, le CROAB, ou encore l'Université de Rennes, dont l'ENSAB est partenaire ».

À la formation continue s’ajoute l’apprentissage sur le terrain, qui constitue une expérience à part entière, sans oublier les plateformes numériques comme les digitaux, les simulations 3D, la réalité virtuelle, qui permettent une immersion et une formation pratique innovante.

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Le chantier comme espace pédagogique

 

Certains professionnels sont d’accord pour dire que repenser l’apprentissage suppose également de repenser le chantier. Trop souvent perçu sous l’angle des délais et des risques, le chantier, selon certains, peut redevenir un espace de formation active.

Un grand nombre d’entreprises structurent désormais des binômes maîtres d’apprentissage/apprenti formalisés, avec objectifs progressifs : lecture de plans, métrés, suivi d’exécution, contrôle qualité, gestion des sous-traitants. Le chantier constitue un laboratoire à ciel ouvert, où la matérialité du projet prend sens.

Clément Rabourdin, qui enseigne également à l’École Nationale d’Architecture de Montpellier, nous explique que les étudiants stagiaires des Ateliers A+, participent également (une fois par mois) aux réunions de chantier. Cela les aide à se familiariser avec les pratiques artisanales, mais aussi à mieux connaître les aléas de l’exécution.

Intégrer l’apprentissage dans le processus suppose d’accepter une part de temporalité supplémentaire. Expliquer un détail constructif, expliciter un choix de matériau, contextualiser une décision réglementaire : ces gestes pédagogiques nourrissent aussi la pratique réflexive de l’équipe. De son côté, la fondatrice de Capla architecture souligne l’importance du chantier, néanmoins, elle émet des réserves sur la formation initiale concernant les projets de réhabilitation des monuments historiques, qui, selon l’architecte, ne sont pas optimaux.

Transmission des savoir-faire et réhabilitation du geste

 

Cependant, l’un des enjeux réside dans la transmission des savoir-faire rares : taille de pierre, charpente traditionnelle, couverture, restauration patrimoniale. Dans un contexte de réhabilitation massive du parc existant, ces compétences deviennent stratégiques.

L’apprentissage permet de sauvegarder ces techniques tout en les hybridant avec les exigences contemporaines (performance thermique, normes incendie, intégration des réseaux). Il favorise une continuité entre patrimoine et innovation.

Au-delà de la technique, il transmet une éthique du travail bien fait : une attention au détail, une compréhension du temps long du bâtiment... Le déficit d’attractivité du secteur tient en partie à une image dégradée : pénibilité, faible reconnaissance, manque d’évolution. L’apprentissage peut contribuer à inverser cette perception en proposant des parcours qualifiants, évolutifs et professionnalisants.

Réinscrire la transmission dans l’acte de bâtir

 

L’apprentissage constitue un projet culturel qui réactive une continuité entre conception et réalisation, entre théorie et geste, c’est un lien précieux qui croise les générations. Dans un moment où la profession est confrontée à des défis écologiques, économiques et sociaux, la transmission devient un acte politique.

Former, c’est construire durablement. Transmettre, c’est assurer la qualité future du cadre bâti. Replacer l’apprentissage au cœur du processus architectural, c’est redonner au bâtiment ce qui a toujours fait sa force : l’intelligence collective du « faire ».

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Sipane Hoh
Journaliste - Batiweb

Architecte de formation, Sipane Hoh rédige pour Batiweb des contenus sur l’architecture, la conception urbaine et les projets d’aménagement. Elle met en avant le travail des architectes, les réalisations innovantes et les démarches durables qui transforment le paysage bâti.

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