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Pour intégrer le geste, les plateformes d'apprentissage du BTP se réinventent

Publié le 01 octobre 2026 à 13h40, mis à jour le 14 septembre 2026 à 10h11, par Virginie Kroun

Réalité virtuelle, plateaux techniques, e-learning… Les CFA et établissements du BTP investissent pour faire évoluer l'enseignement du geste métier. Tour d'horizon avec le CCCA-BTP, L'atelier des chefs et l'École Gustave.
Exemple de réalisation à distance par un apprenant en CAP Électricien à L'atelier des chefs - Batiweb
Exemple de réalisation à distance par un apprenant en CAP Électricien à L'atelier des chefs

L'intelligence artificielle métamorphose certains métiers du BTP, mais les métiers artisanaux sont-ils vraiment concernés ? « On ne voit pas aujourd'hui comment une IA peut remplacer le geste du professionnel que ce soit le charpentier, le maçon, le carreleur, le canalisateur côté TP, etc. » croit Hervé Dagand, le responsable Observatoires, Études et Ingénierie au sein de l'Observatoire des métiers du BTP.

Nicolas Bergerault, fondateur de L'atelier des Chefs, observe les inquiétudes suscitées par l'IA parmi certains de ses étudiants en reconversion : « L'avènement de l'intelligence artificielle a fait peur à beaucoup de gens. Certains se sont dits qu'il fallait très vite trouver une voie afin d'avoir un boulot dans cinq ans, voire dix ans, qui ne sera pas remplacé par l'IA. »

« La transition énergétique redéfinit une grande partie des référentiels : pompes à chaleur, matériaux biosourcés, isolation thermique performante, gestion technique du bâtiment », expose Marie Blaise, fondatrice de l'École Gustave. «Nos apprenants doivent sortir formés à ces standards, pas à ceux d'il y a dix ans, car ce sont les compétences que recherchent aujourd'hui les entreprises partenaires. Le numérique intervient surtout en complément du geste technique : diagnostics assistés, suivi de chantier, outils de mesure connectés, jamais en remplacement de la pratique manuelle, qui reste le cœur de la formation. »

Mais à l'heure de la numérisation, comment ledit geste peut se transmettre, dès la formation ? Quels investissements matériels opèrent les centres de formations des apprentis (CFA) ?

Des espaces pédagogiques de plus en plus interopérables

 

D'après les estimations de Jacques-Olivier Hénon, directeur des Politiques de formation et de l’Innovation pédagogique du Comité Central de Coordination de l’Apprentissage du Bâtiment et des Travaux Publics (CCCA-BTP), les besoins annuels totaux en équipements et investissements des CFA dans le BTP se situent autour de 100 millions d'euros par an. 

Une enveloppe répartie entre différents postes. D'abord, l'immobilier, englobant des travaux d'entretien, de rénovation, de modernisation de structures vieillissantes et les équipements pédagogiques. 

Car les CFA doivent s'adapter aux nouveaux besoins du secteur. À l'heure où la rénovation énergétique doit se massifier, 25 sites formant à la certification Chargé d'Accompagnement en Rénovation Énergétique des Bâtiments (CAREB) déploient des maquettes de 25 m2, où l'on apprend comment éviter les ponts thermiques ou bien optimiser l'isolation thermique par l'intérieur ou par l'extérieur. 

Un autre enjeu des locaux porte sur l'interopérabilité des espaces d'apprentissage. « Nous avons besoin de faire évoluer les espaces de formation et notamment les équipements pour pouvoir former sur un même espace à plusieurs métiers », explique M. Hénon.

C'est le cas notamment du CFA d'Égletons (Corrèze) et son plateau Rue Hors Sol qui met en scène une rue et son sous-sol grandeur nature, sur un bâtiment de deux mètres de haut. Ainsi, différentes spécialités peuvent y être enseignées : de la voirie et réseaux divers (VRD) à la conduite d'engins. 

Vers des machines-outils sophistiquées ?

 

Côté équipements pédagogiques (budget estimé à entre 25 et 35 millions d'euros par an) les besoins vont « des tables et des chaises aux machines-outils pour le bâtiment, comme des engins de terrassement dans les travaux publics », expose Jacques-Olivier Hénon. 

Sur les campus de l'École Gustave, la diversité de spécialisations enseignées nécessite des mises en situation chantier. « Pour les électriciens, la cabine leur permet de simuler une installation domestique (compteur électrique, passages de cables, installation de luminaire, etc.) et tertiaire. Pour les plombiers, on forme à l'installation de douches, toilettes, chaudières. En couverture, les apprenants travaillent sur des maquettes de toits en taille réelle. Pour la CVC, des machines sont conçues spécialement pour l'apprentissage », développe sa fondatrice.

Certains établissements vont plus loin. Comme le CFA de Saintes (Poitou-Charentes), où une salle polyvalente concentre enseignements généraux (physique, chimie, etc.), technologiques, numériques et pratiques électroportatives.

Grâce à des bras articulés qui descendent du plafond, « on peut former à la soudure, à l'installation thermique ou sanitaire comme à la menuiserie », décrit le directeur des Politiques de formation et de l’Innovation pédagogique du CCCA-BTP. Le tout en sécurité : les côtes d'aspiration captent les fumées de soudage toxiques et les poussières de bois. «Ces bras proposent également le gaz et l'électricité, ce qui permet aussi de brancher son ordinateur », complète M. Hénon. 

Car si l'apprenti du BTP doit compter sur ses mains et ses outils pour affiner sa pratique, l'informatique et le numérique sont d'importants auxiliaires de formation. Ce n'est pas pour rien que Jacques-Olivier Hénon leur consacre une troisième famille d'investissements.

Le CCCA-BTP mène d'ailleurs avec 60 établissements le projet E‑mersive BTP (16 à 17 millions d'euros) : 700 ressources sont mises à disposition en ligne, pour que l'apprenti explore soit par ordinateur, soit par un casque de réalité virtuelle, des situations de travail propres à sa spécialité. « L'objectif est d'abord de travailler sur la méthode puis de se rapprocher de geste », résume M. Hénon. 

L'avantage de l'apprentissage immersif, c'est de pouvoir se tromper et recommencer, selon le spécialiste du CCCA-BTP : « En situation réelle, un apprenti a besoin de travailler, de s'approcher, et puis à chaque fois qu'il se trompe, il faut démonter son installation pour pouvoir reproduire le geste. En simulateur, si le geste est raté, on appuie sur le bouton, tout repart à zéro. L'apprenti réussit à approcher le geste précis à peu près à 80 % dans un temps extrêmement court, grosso modo deux à trois heures. Tout le temps de formation restant est dédié à peaufiner le geste. »

Apprendre le geste en ligne, une option ? 

 

Au sein de L'atelier des Chefs, le pari de la formation 100 % en ligne dure depuis 2017. Initialement axé sur les métiers de bouche (cuisine, pâtisserie, boulangerie), l'établissement s'est peu à peu ouvert aux métiers du BTP. À commencer par le CAP et le Titre Pro Électricien, qui comptent plus de 8 000 apprenants depuis 2022.

D'autres spécialisations ont suivi : plomberie, menuiserie, installation et maintenance technique des bâtiments (IMTB), installation frigorifique et climatisation de l'air... Les profils des apprenants sont divers, du jeune bachelier à l'avocat en reconversion. 

« Ils n'ont pas tous la même disponibilité de temps, donc chacun le fait à son rythme », explique son fondateur Nicolas Bergerault. « Donc la flexibilité d'organisation est la plus importante. Chacun peut démarrer chez nous une nouvelle formation, que ce soit un contrat d'apprentissage ou une formation en reconversion, à tout moment de l'année ». 

Chaque formation de L'atelier des Chefs est façonnée par un duo : l'ingénieur pédagogique et l'expert métier. Ils développent un programme mêlant textes, photos, vidéos, podcasts et quiz, pour s'adapter aux différents apprenants. Ces derniers peuvent les consulter à distance. Ils mettent en pratique leur savoir-faire chez eux mais aussi dans le cadre d'un stage en entreprise (de minimum 14 semaines pour le CAP).

Pour les devoirs maison, les apprentis réalisent leurs exercices pratiques (montage de tuyaux, soudure, installation de lavabo sur un panneau en bois, etc.) et envoient les photo de leurs réalisations à l'expert métier, qui les corrige et commente en ligne. Des lives hebdomadaires ou bi-hebdomadaires sont organisés par l'expert, pour fédérer les apprenants et enseigner des techniques spécifiques. 

Quid de la fourniture des outils et équipements ? « Ce n'est pas nous qui fournissons, ce sont les apprenants qui s'équipent eux-mêmes », répond M. Bergerault. « On estime que pour chaque métier du bâtiment, il y a aux alentours de 1 500 euros de matériel à acquérir. C'est évidemment un budget qui, dans le cadre de France Travail, peut parfois être pris en charge par des allocations et des subventions. L'atelier des Chefs a aussi des partenariats avec un certain nombre de fournisseurs, proposant des tarifs préférentiels réservés à nos apprenants, avec au moins 15 % de réduction. »

Des partenariats sont en cours d'exploration, notamment avec l'EcoCampus de Vitry-sur-Seine, pour dispenser des formations combinant digital et présentiel à ceux qui le souhaitent. Mais la distance ne semble pas freiner l'assimilation des savoir-faire, car L'atelier des Chefs affiche 97,6 % de taux de réussite aux examens. Autre indicateur : 8 entreprises sur 10 qui ont accueilli un apprenti de L'atelier des Chefs choisissent d'en reprendre. 

Les retours des apprenants semblent dithyrambiques, comme celui de Sonia Ricoult : « Il y a trois ans, j’ai quitté le salariat pour créer mon entreprise dans le bâtiment et le design d’espace. Aujourd’hui, je partage cette aventure avec ma meilleure amie, architecte d’intérieur salariée, qui est aussi devenue mon associée. J'ai passé l'année dernière mon CAP électricienne, et cette année je viens d'obtenir mon CAP Plomberie. Le but de ces formations est de me professionnaliser dans le secteur du bâtiment pour pouvoir répondre aux demandes et diriger des équipes d'hommes et de femmes. »

À l'École Gustave, « nos apprenants ont pour le moment une journée par semaine de formation en e-learning, pour l'apport théorique. Toute la pratique (50 % des formations) se réalise en atelier et non en virtuel», indique Marie Blaise avant de poursuivre : « Nous essayons régulièrement des nouvelles méthodes pédagogiques, afin de répondre au mieux aux besoins de nos apprenants et de nos entreprises. Mais il est important aussi de se caler à la réalité : beaucoup de nos apprenants sont peu digitalisés, certains n'ont pas d'ordinateur, ont des difficultés à communiquer en français... Pour cela nous veillons à garder un maximum d'humain et de pratique réelle. »

 

Le budget des CFA, sujet de bras de fer avec l'État

 

Realité augmentée, casque VR, électroportatif, e-learning... Tous ces modes d'apprentissage impliquent de l'informatique. « Et à cela s'ajoutent depuis quelques années, malheureusement, des besoins de plus en plus forts de sécurisation », redoute Jacques-Olivier Hénon du CCCA-BTP.

Cela signifie-t-il un nouveau poste de dépenses, en pleines tensions budgétaires ? Depuis la publication de l'arrêté du 28 mai 2026, les montants alloués aux régions pour le budget des CFA ont été divisés par huit. Des 268 millions d’euros prévus pour 2026, l'enveloppe chute à 33 millions d’euros pour l’année 2026. Une maigre enveloppe, répartie entre les dépenses de fonctionnement des établissements (11 millions d'euros) et celles d'investissements (22 millions d’euros).

« Chaque conseil régional pourrait très bien décider de continuer à dédier une partie de son budget pour financer l'apprentissage, même si aucun ne l'a décidé pour l'instant », défend le directeur des Politiques de formation et de l’Innovation pédagogique du CCCA-BTP. « C'est une décision souveraine d'investir ou pas, de dépasser ou pas les budgets affectés à l'apprentissage ».

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Virginie Kroun
Journaliste - Batiweb

Virginie Kroun est journaliste au sein de la rédaction de Batiweb. De la presse BD durant ses études, elle atterrit en 2021 dans l’univers BTP, dont elle ne se lasse pas. Si elle couvre tous les thèmes du secteur, Virginie a ses sujets de prédilection : justice, patrimoine, prévention et matériaux biosourcés.

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