L'interview d'une des victimes de l'incendie du 13ème arrondissement

Journaliste d'un jour | 02.09.05
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L'interview d'une des victimes de l'incendie du 13ème arrondissement - Batiweb
L'une des victimes de l'incendie du boulevard Vincent-Auriol, qui a fait 17 morts dans le XIIIe arrondissement vendredi dernier, était l'invitée de RTL mercredi matin. Elle témoignait le 28 avril dans un reportage de France 2 de la dangerosité de l'immeuble en disant notamment : "Si le feu prend dans l'escalier, on est dans la merde". Sans commentaires, si ce n'est le souhait de la fin de ces feuilletons !
Jean-Michel Aphatie : Vous étiez l'une des habitantes de l'immeuble qui a brûlé, effectivement, à la fin de la semaine dernière, dans le 13ème arrondissement de Paris, Boulevard Vincent Auriol. Vous avez été cruellement touchée par ce drame : plusieurs membres de votre famille, votre petite fille, ont trouvé la mort.
Mais cette catastrophe était prévisible puisqu'on vous a vue, vous, Fatoumata Diarra, dans un reportage diffusé sur France 2, le 28 avril dernier, 4 mois avant l'incendie, c'était à la suite de l'incendie de l'hôtel Opéra qui avait déjà fait 24 morts. Vous montriez l'immeuble dévasté, délabré du Boulevard Vincent Auriol. Vous évoquiez plusieurs débuts d'incendie qui s'y étaient déjà produits. Et vous aviez, dans ce reportage, cette phrase qui nous a marqués, prémonitoire : "si le feu prend dans l'escalier, on est tous dans la merde". Visiblement, ça n'a pas suffit. Personne ne vous a entendue, Fatoumata Diarra ?

Fatoumata Diarra : Non. On n'a eu aucune nouvelle depuis.

C'est-à-dire que ce reportage passe à la télévision : ça a de l'impact. Ni des associations, ni le bailleur - c'était une société qui dépendait d'Emmaüs - ni la Ville de Paris, ni des représentants de l'Etat sont entrés en contact avec vous ?

Non, personne.

On vous a laissés dans cet état ?

Oui.

Depuis quand habitiez-vous cet immeuble, Fatoumata Diarra ?

Depuis 1991.

C'est-à-dire, vous faisiez partie de ces familles qui étaient restées sur le quai de la gare, en demande d'un logement, et qu'on avait placées là en situation provisoire. C'est ça ?

Oui, en situation provisoire pour 6 mois, en fait.

En 91, on vous a dit : "ça va durer 6 mois".

Oui.

Et puis, 15 ans.

Ça a duré 15 ans.

Vous y étiez encore. Quand vous êtes entrée dans cet immeuble, en 1991, il était en bon état ?

Non. J'avais 6 ans, 6 ans et demi, et l'immeuble était en mauvais état. Oui. Il n'y avait pas de rats, mais il y a 5, 6 ans, les rats ont commencé à y rentrer. C'est invivable, c'est invivable à l'intérieur.

Vous aviez 6 ans quand vous y êtes entrée. Vous êtes aujourd'hui une jeune femme : c'est-à-dire que vous êtes restée là, vous avez fait votre vie là avec les vôtres. Vous n'avez pas eu envie, vous, de partir de cet immeuble quand vous aviez 18 ans, 20 ans ?

Si. J'ai fait 2 demandes, mais sans avoir de réponse. J'ai eu ma fille là-dedans. J'ai vu mes petites soeurs, mes petits frères venir et ils sont restés là-bas.
Et même ce que je voulais dire - et ce qui me fait mal - c'est que, même si j'ai un logement aujourd'hui, c'est que je n'aurai plus la joie de vivre comme je vivais avec ma famille. Je les ai tous perdus.

Vous étiez en France. Votre famille était en France et votre famille était en France en situation régulière ?

Oui.

Certains des vôtres avaient un emploi.

Oui. On avait tous un emploi.

Ayant les papiers, un travail, quel contact aviez-vous avec les associations qui peut-être vous aidaient. On ne vous a tout de même pas laissés tous seuls. On a fait des travaux dans cet immeuble. Il y a bien des gens qui cherchaient à vous aider, sans doute, dans la situation difficile qui était la vôtre ?

Les travaux ont été faits et ça n'a rien donné. L'entrepreneur qui avait commencé les travaux avait arrêté parce que, pour lui, le bâtiment n'était pas stable.

Et donc, la seule solution, c'était l'évacuation.

Oui. C'était l'évacuation et les travaux ne pouvaient pas être faits tant que les familles étaient dans l'immeuble. On ne pouvait pas faire les travaux en laissant les familles dans l'immeuble.

Ce qui nous a marqués, dans cette histoire, c'est que, une grande télévision - il s'agissait de France 2 - a tourné un reportage dans votre immeuble. Comment êtes-vous rentrée en contact avec une télévision. Il y a bien là des gens qui ont servi de médiateurs. Il y a des gens qui devaient s'occuper de vous, qui avaient conscience de la situation difficile dans laquelle vous viviez.

Après ça, parce que ma mère, elle criait. Ma mère, elle criait sur tous les toits. Elle disait - même il y avait l'association Jean-Cotxet - elle disait toujours : "je veux un appartement". Dès qu'elle voyait une association, elle demandait de l'aide qu'elle voulait un appartement. Que ce n'était pas possible : elle ne pouvait plus vivre avec ses enfants là-dedans.
Elle a toujours demandé aux associations de l'aider et il y a une jeune dame, madame Doucouré Tindé - que ma mère connaissait depuis leur plus jeune âge - qui lui a dit qu'elle, elle fait partie d'une association. Et c'est grâce à elle qu'on a pu être en contact avec France 2. On a passé le reportage - la dame qui est décédée avec ses enfants, Madame Cissé : les deux femmes qui étaient volontaires pour passer dans le reportage de France 2, on a été les plus touchées, de toute façon.

Et, une fois que ce reportage est passé, personne n'a pris contact avec vous ?

Non.

La municipalité, par exemple.

Personne. Il y a quelqu'un de la mairie qui était passé avec les gens de France 2 - ils sont passés, on a fait le reportage ensemble - mais après, depuis, on n'a vu personne. Il n'y a eu aucune réponse.

Vous, vous disiez clairement dans ce reportage que votre vie était en danger.

Oui.

Il y avait déjà eu 5 départs de feu. Vous aviez déjà frôlé l'incendie et donc la catastrophe ?

Oui, il y a déjà eu 3 départs de feu que j'ai précisé dans le reportage et, comme l'hôtel Opéra ça s'est passé dans la cage d'escaliers, je leur ai dit que, si ça arrivait chez nous aussi, ce serait la même chose parce que la cage d'escaliers est en bois.

Donc, vous annoncez tout ça. Vous dites tout cela, et vous avez le sentiment que personne ne vous a entendue.

Rien n'a bougé.

Que personne ne vous a aidée et que maintenant, vous êtes dans cette difficulté.

Ils le savaient. Ils le savaient très bien : la Mairie était au courant. Elle voulait fermer les yeux, rien d'autre : c'est ça.

On dit parfois que des familles comme les vôtres, qui sont souvent des familles nombreuses, refusent les propositions de relogement parce que vous ne voulez pas être séparés, parce que les appartements que l'on vous propose ne vous conviennent pas. Avez-vous eu, vous, l'occasion de visiter des appartements. Est-ce qu'on vous a proposé des choses que vous n'auriez pas souhaité parce que ça ne correspondait pas à ce que vous vouliez.

Non. Personnellement, moi, je n'ai rien visité qui ne me concernait pas.

Qu'est-ce que vous attendez, maintenant ? Vous allez être relogée ? Vous êtes toujours dans le gymnase, dans le 13ème arrondissement ?

Oui. Mais, à cause du deuil, je ne m'occupe pas trop du relogement. C'est plus le domaine de mon frère. Je n'ai pas fait mon deuil et c'est trop difficile pour moi.

Vous êtes évidemment encore dans la peine et dans la douleur.

Oui.

Vous avez la nationalité française ? Vous êtes française ?

Non. Je n'ai pas la nationalité française.

Quel est votre projet aujourd'hui : de rester en France, de continuer à vivre ici, de repartir chez vous ?

J'ai vécu toute ma vie ici. Je suis venue à l'âge de 3 ans. J'ai une carte de séjour et j'ai fait mes études ici. Je ne sais pas. J'avais programmé une vie avec ma fille : elle est partie. Je n'en sais rien. Je ne sais pas quoi faire.

On peut espérer que ce drame servira peut-être à éviter que ceci ne se reproduise et que ses situations difficiles soient résolues. Voilà, on voulait vous donner la parole, ce matin, sur RTL.

Merci, c'est gentil.

Merci d'être venue, Fatoumata Diarra. Bonne journée.

Redacteur