Opa : le retour du monopoly

Journaliste d'un jour | 15.02.06
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Opa : le retour du monopoly - Batiweb
Les grandes entreprises ont du cash et les banquiers sont bouffis de ressources bon marché. De quoi ranimer les tentations d'OPA de grande envergure. Notre pays s'en réjouit lorsque les assaillants sont Français, et le déplore lorsqu'ils sont étrangers. Est-ce le reflet de notre exception culturelle en matière de mondialisation ?
Depuis quelques années que les grandes firmes reconstituent patiemment leur trésorerie, grâce à des taux d'intérêt exceptionnellement bas, des «restructurations» exceptionnellement musclées et des délocalisations exceptionnellement massives, il était naturel qu'un jour ou l'autre, les magots ainsi amassés tentassent les managers dans l'exercice qu'ils affectionnent: le Monopoly planétaire.

Le grand patron qui ne se lance pas dans une méga fusion, une acquisition pharaonique ou une OPA insolente, ne mérite désormais que le dédain des analystes et la haine des actionnaires.

On a beau savoir que, parmi les big deals, bien peu finalement apportent la satisfaction espérée du point de vue industriel, ils rapportent toujours suffisamment d'argent à leurs initiateurs, managers et banquiers conseils, pour leur faire oublier le caractère critiquable, sinon insensé, de ces opérations. Donc, tant que les liquidités sont abondantes, il y aura toujours une grosse entreprise à attaquer, même sur des arguments frelatés.

Ce n'est pas un hasard si les banques commerciales, notamment américaines, affectionnent la politique monétaire très accommodante de la FED, et craignent que le nouveau patron ne soit perméable aux angoisses trichetiennes face à la hausse des prix : Bernanke fait autorité dans le monde entier en matière de « réglage fin » de la lutte contre l'inflation.

Toutefois, dans l'immédiat, en dépit de la forte remontée des taux directeurs US, l'argent continue de couler à flots et les prix demeurent relativement sages, si l'on exclut celui de l'essence et des immeubles. Comme cette situation prévaut dans la plupart des grands pays, il est assez probable que nous assistions à une nouvelle série de grandes manoeuvres, qui pourraient, par le montant des capitaux engagés, battre les anciens records. En attendant, un raider inattendu vient semer le trouble parmi la population française et ses élites, en s'attaquant au (presque) français Arcelor.

Le cas Arcelor

Le groupe sidérurgique franco-belgo-luxembourgeois est né il y a quelques années, de la fusion d'entités nationales alors exténuées après les restructurations douloureuses du secteur, et malgré la perfusion de torrents de capitaux publics. Ce qui ne manque pas de piquant, c'est que le regroupement de 2002 s'est accompagné, à l'époque, d'une sensible réduction des capacités de production.

Depuis, comme les autres sidérurgistes, porté par une conjoncture mondiale très favorable, le groupe s'est fait une belle santé et a même croqué quelques concurrents. Dont, récemment, le canadien Dofasco, à la suite d'une OPA «hostile» avec pour adversaire direct l'allemand ThyssenKrupp.

Et là, coup de théâtre : alors qu'Arcelor savourait sa victoire, le n° 1 mondial lançait une OPA contre lui.

Bien joué. Le coup est difficile à accepter pour les dirigeants d'Arcelor. Il l'est encore plus pour les hommes politiques des trois pays concernés, qui ont avancé quantité d'arguments défavorables à ce rapprochement forcé.

D'autant que le premier mondial du secteur n'est autre que Mittal Steel, dont le nom n'indique pas que ses principaux actionnaires sont... Indiens.

Certes, le groupe est immatriculé aux Pays-Bas et aucune usine ne se situe en Inde : une bonne partie se trouve déjà en Europe ; certes, le président Lakshmi Mittal vit à Londres avec toute sa famille, mais il n'en est pas moins titulaire d'un passeport indien. Oh, bien sûr, personne n'a rien contre les Indiens et les Chinois, tant qu'ils achètent nos produits. Mais quand ils se mettent à acheter « nos » entreprises... Nous ne connaissons pas suffisamment le secteur pour donner un avis pertinent sur le bien-fondé industriel d'une telle opération.

Il y a toutefois une présomption favorable pour le projet dudit Mittal qui, en trente ans et en partant de (presque) rien, a bâti le premier groupe sidérurgique mondial, grâce à une politique d'acquisitions agressive, et en redressant rapidement les canards boiteux tombés dans sa besace.

Ce n'est pas rien. Il est aisé de comprendre que la direction d'Arcelor réagisse négativement à une action non concertée, a priori hostile à sa vision stratégique du développement. Et probablement peu disposé à conserver le management en place...

Mais enfin, l'ambition du président Guy Dollé étant de réaliser 100 millions de tonnes d'acier à échéance, contre environ la moitié de ce tonnage aujourd'hui, la proposition de Mittal permettrait d'atteindre illico l'objectif...

Les gesticulations officielles autour du dossier, sur le thème du « patriotisme économique », de la « culture d'entreprise » et de la « gouvernance », des bonnes manières et de la « grammaire du monde des affaires », ainsi que du raton laveur, promettent de ne pas émouvoir outre mesure l'assaillant.

Qui a au moins le soutien d'une faction importante dans le dossier : les actionnaires, apparemment ravis qu'un entrepreneur entreprenant ait repéré la modeste valorisation d'Arcelor.

Il n'est pas possible de promouvoir la globalisation et d'en refuser en même temps les dommages collatéraux éventuels. Et pour conjurer le sort, il ne suffit pas de ternir l'image de l'attaquant, au motif qu'il a fait fortune dans un secteur quand d'autres y perdaient leur culotte, et qu'il a marié sa fille à Versailles, en claquant 55 millions d'euros pour l'occasion. Mais peut-être les mauvaises langues ont-elles commis une erreur : c'était peut-être 55 millions de roupies...

Jean-Jacques JUGIE

Redacteur