Les enchères de la colère

Vie des sociétés | 27.08.04
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Les enchères de la colère - Batiweb
Le commerce électronique ne sera pas le théâtre du libéralisme absolu. Par la voie de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, les entreprises, et particulièrement celles du BTP, viennent de dirent non aux enchères inversées dans les marchés publics.
Le Web ne doit pas être le théâtre de la grande braderie des marchés publics. La CCI de Paris vient en effet de demander officiellement au gouvernement d’interdire toute enchère électronique inversée dans le domaine des marchés publics. La requête de la CCI de Paris s’appuie sur une enquête effectuée auprès des PME sur la dématérialisation de la commande publique. Une enquête dont les résultats montrent clairement les craintes et le désaveu des entreprises sur la méthode des enchères inversées. Risques économiques croissants, absence totale de règles déontologiques, risques d’iniquité, de népotisme, terrain propice aux actions déloyales et facteur de faillite pour les plus fragiles…Les arguments ne manquent pas aux entreprises pour faire valoir leur refus de se plier à l’exercice.

Les enchères inversées sont nées en 1996, aux Etats-Unis, au sein de la société Freemarkets. Il s'agissait alors d’améliorer les appels d'offres en offrant la possibilité de confronter les réponses. Vint par la suite, l'idée de mettre en concurrence en temps réel, via un site Internet, les différents fournisseurs candidats à la fourniture des produits recherchés par le client. Les enchères d’appels d’offres via Internet étaient nées. Leur différence avec les enchères classiques était cependant de taille, elles étaient inversées à la baisse.

Dès sa création, le système a immédiatement rencontré le succès dans les milieux industriels. Très vite, ce sont des marchés de plusieurs millions de dollars qui ont transités par les sites des opérateurs. Synerdeal, l'un des prestataires français les plus significatifs en la matière, cite le cas d’une enchère menée pour un géant de l’aéronautique européen. A partir d’un appel d’offres de 400 millions d'euros réparti sur 22 lots, Synerdeal a identifié les fournisseurs, leur a soumis un cahier des charges lot par lot, et les a invité à une séance d’enchères en ligne. Une quarantaine de fournisseurs ont ainsi été sélectionnés, sur 18 fuseaux horaires. A l’heure H les enchères ont démarré. Les représentants des fournisseurs, chacun derrière l’écran de son terminal, voyaient les offres de leurs concurrents symbolisées par des points apparaissant sur une grille de prix. A la vue des offres, chacun pouvait faire à son tour une contre proposition à la baisse. Au coup de marteau symbolique, l’offre la plus basse était retenue.

A l'arrivée, Synerdeal a chiffré son économie à plus de 16 % du montant de l’enveloppe initiale de l'appel d'offres, soit 60 millions d’euros. Seul hic, si l’on excepte la sélection initiale, l’unique paramètre pris en considération était celui du prix.

Aujourd’hui, en prenant de l’ampleur, le système s’est perfectionné. Les grandes places de marché industrielles le pratiquent de plus en plus. A titre d’exemple, le site Covisint, spécialisé dans l'automobile, traite dans l’année plus de mille enchères inversées. Sur cette place, cinquante quatre milliards de dollars de transactions ont déjà été menées dont 85 % pour des pièces détachées. En 2001, le seul groupe Peugeot a passé plus de 200 millions d’euros d’enchères via Covisint. Avec l’EDI, les grands industriels avaient réalisé le premier maillage électronique solide avec leurs réseaux de sous-traitance. Une construction qui suscite d’ailleurs une grande inquiétude dans l’univers des sous traitants. Ceux-ci, déjà très inféodés, voient l’avènement d’un système qui pourrait les fragiliser encore plus. Cette application, par sa brutalité et son étendue planétaire, inaugure une ère de risque dont ils auraient préféré faire l’économie…

Après avoir pénétré l’industrie, l’enchère inversée fait donc depuis quelque temps son chemin dans le marché hautement convoité du bâtiment. Trois grandes places s’affrontent dans une concurrence acharnée pour le leadership de cette activité : build on line, marché on line et le suédois eu-supply. Ces places organisent aujourd’hui des enchères inversées essentiellement tournées vers les fournitures, la sous-traitance et la maintenance. Le mode opératoire, piloté par l’opérateur Internet, préserve l’anonymat entre les candidats. La rémunération des plate- formes donne lieu à une commission sur chaque transaction de l’ordre de 2.5% en moyenne.

En matière de commande publique, cette procédure est encadrée par le décret d'application du 18 septembre 2001, relatif à l'article 56 du nouveau code des marchés publics. Les enchères inversées s'appliquent à la passation (cas d’attribution du marché), et à l'exécution (cas de remise en compétition au sein d'un marché) des marchés publics. Les marchés de prestations de services lourds (construction d'un bâtiment, réhabilitation, travaux de voirie et d’entretien...) sont pour le moment exclus de ce cadre. L’administration envisage cependant leur intégration au système, comme la suite logique de la dématérialisation de tous les appels d’offres.

Les marchés publics représentent en France 110 milliards d'euros. Selon les prévisions d'achatpublic.com, la mise en oeuvre de dispositifs plus efficaces dans la chaîne des commandes publiques permettrait à la fois d'économiser 5,5 milliards d'euros mais aussi d’améliorer les délais, la qualité de la maintenance, ou encore la répartition des marchés. Une position que ne partage pas les auteurs du rapport de la CCI de Paris. Les entreprises qui s’y expriment semblent estimer que dans cette course au moins disant, sous l’implacable marteau du commissaire électronique, elles ont certainement beaucoup plus à perdre qu’à gagner.

Redacteur