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Quand le bâtiment doit faire face à des phénomènes naturels extrêmes

Publié le 26 mars 2024

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Séismes, inondations, cyclones… Les phénomènes naturels sont parfois dévastateurs pour les territoires d’Outre-mer, et mettent à rude épreuve les bâtiments. Pour les acteurs du secteur présents dans ces parties du globe, la construction de bâtiments peut se transformer en véritable casse-tête. Comment relever ces défis pour les architectes et autres bureaux d’études ? Éléments de réponse.
Quand le bâtiment doit faire face à des phénomènes naturels extrêmes - Batiweb

On ne s’y prend pas de la même manière pour construire un bâtiment dans les Outre-mer qu’en métropole, et ce, pour des raisons évidentes. Les bâtiments situés dans l’Hexagone sont rarement sujets à des phénomènes climatiques extrêmes comme il peut en avoir sur l’île de La Réunion ou dans les Antilles. En plus de ces phénomènes météorologiques, les architectes et les bureaux d’études doivent aussi composer avec les risques sismiques et la nature des sols. Sans parler des contraintes économiques et d’approvisionnement que l’on peut connaître dans certains de ces territoires.

 

Les séismes peuvent influencer le choix des matériaux et la forme de l’édifice

 

La différence entre l’Hexagone et les Outre-mer est évidente, mais ça n’est pas pour autant que les règles qui régissent une île sont les mêmes pour toutes les autres. Pour ce qui est du risque sismique par exemple, l’ensemble du territoire français est divisé en zones de sismicité variant de 1 à 5.

Alexandre Jennan, fondateur du bureau d’études Omnis Océan Indien (Optimisation, Modélisation Numérique et Ingénierie Sismique) nous explique que les études nécessaires à la réalisation d’un projet varient en fonction de la zone : « En zone 1, nous n’intervenons pas. En zone 2, qui couvre les deux tiers de l’Hexagone, on étudie les bâtiments qui ont une certaine importance, comme les écoles ou les hôpitaux. À partir de la zone 3, tous les bâtiments doivent faire l’objet d’une étude ».

Sur l’île de Mayotte, classée en zone 3, dite à risque modérée, Omnis Océan Indien a participé à la construction du collège de Bouéni, au sud-ouest de l’île. Situé sur le littoral, ce bâtiment a dû faire l’objet de plusieurs études, afin qu’il puisse résister au mieux aux risques sismiques et cycloniques. La nature des sols, d’assez faible portance avec des caractéristiques mécaniques plutôt défavorables par rapport au risque sismique, est également rentrée dans l’équation.

Le collège de Bouéni, sur l'île de Mayotte. Crédit photo : Tand’M Architecte
Le collège de Bouéni, sur l'île de Mayotte - Crédit photo : Tand'M Architectes

Conditions climatiques parfois extrêmes, risques sismiques, sols capricieux… Autant de critères qui influent sur les caractéristiques du bâtiment, et de fait, sur la nature des matériaux choisis. « On fait le choix d’utiliser du béton uniquement pour les infrastructures, les fondations, et parfois le premier niveau, le socle sur lequel on vient poser ensuite un ensemble de structures métalliques. C’est un choix dit "de filière sèche" », explique M. Jennan.

À Mayotte, le choix des charpentes métalliques au détriment du béton peut s’expliquer de plusieurs façons. Le béton est très gourmand en eau, et l’île en manque cruellement par les temps qui courent. La nature des sols influe également sur ce choix. L’île est composée de nombreuses mangroves et de remblais. Les matériaux souples comme l’acier sont donc privilégiés.

Une fois les bons matériaux sélectionnés, il faut désormais choisir comment agencer le bâtiment. Certaines formes de blocs sont à proscrire, notamment les blocs en forme de L. « On essaie d’avoir des choses qui sont au maximum rectangulaires. Pour que les bâtiments résistent au mieux aux séismes, on privilégie les formes simples. Plus c’est simple, mieux ce sera maîtrisé en termes de conception et de calcul », résume Alexandre Jennan.

 

Des bâtiments qui peuvent faire face à des vents allant jusqu’à 250 km/h

 

En plus des risques sismiques qui planent sur les territoires d’Outre-mer, les cyclones font aussi partie des dangers qui menacent ces régions du globe. Et selon l’architecte Antoine Perrau, qui a également œuvré à la réalisation du collège de Bouéni, ces risques poussent les professionnels du secteur à d’importants calculs : « À La Réunion, réglementairement, on calcule les bâtiments pour des cyclones de classe extrême, dont les vents peuvent parfois dépasser les 250 km/h. Cela correspond à des pressions de vent sur des façades qui sont assez énormes et qui doivent être intégrées dans la conception architecturale des esquisses, puisque ça va avoir une influence directe sur le dimensionnement des parties structurelles des bâtiments ».

Quand la pluie vient se mêler à un cyclone, de nouveaux problèmes viennent peser dans la balance. Pendant un tel phénomène, l’eau vient percuter horizontalement tout ce qu’elle rencontre. Sur un bâtiment comportant de nombreuses ouvertures qui permettent au vent de circuler, cela peut poser problème.

Stéphane Aimé, co-gérant de l’agence d’architecture Tand'M basée à Mayotte, nous explique la parade contre une telle problématique : « Souvent, on utilise des jalousies. Ce sont des ouvertures qui permettent d’avoir une porosité très importante. Pour ce qui est de la problématique de la gestion des eaux de pluie, on a mis en place une double peau qui est un petit peu déportée et qui va permettre, grâce aux brises soleil, de casser le vent et la pluie aussi ».

 

Quelles solutions face à des précipitations records ?

 

Il n'est pas forcément nécessaire d’attendre qu’un cyclone frappe une île pour que des dégâts causés par l’eau ne surgissent. Le climat qui régit les territoires d’Outre-mer les expose parfois à d’importantes précipitations. « La Réunion détient les records mondiaux de précipitations en 12h, 24h, 48h, une semaine et 15 jours. On peut avoir un an de précipitation annuelle de métropole qui tombe en une journée ou deux à La Réunion », précise Antoine Perrau.

Des conditions climatiques auxquelles les habitants de ces îles sont habitués, mais qui génèrent tout de même d’importants dégâts. « À La Réunion, 80 % des sinistres sont liés à l’eau. C’est quelque chose qui est à mon avis sous-évalué. J’en veux pour preuve l’imperméabilisation des sols, avec la mauvaise gestion des eaux pluviales et tout ce que cela peut entraîner comme problématique d’érosion, de pollution etc… », regrette Antoine Perrau.

Les solutions pour réduire les dégâts causés par les eaux pluviales vont nécessiter quelques efforts et certains changements dans les habitudes. « Il faut ramener la perméabilité des sols et la nature en ville. Il faut rappeler le rôle du végétal dans la gestion des eaux, mais pas seulement pour les eaux d’ailleurs. Tous les bénéfices que peut nous apporter le végétal en général. C’est un travail que tous les acteurs de la construction et de l’aménagement doivent continuer à faire ».

 

Un cumul d’expériences et une anticipation des risques non négligeables

 

Le fait d’être confronté quotidiennement à tous ces phénomènes naturels peut, en quelque sorte, s’avérer utile. Les retours d’expériences des architectes qui œuvrent en Outre-mer peuvent être d’une grande aide pour ceux de la métropole, qui vont pouvoir s’inspirer de ce qui se fait dans les territoires ultramarins. « Nous sommes soumis, peut-être un peu plus qu’en métropole, au changement climatique et à tous ces aléas qui, aujourd'hui, arrivent doucement en métropole. Je parle des tempêtes, des pluies diluviennes… Nous, à travers les risques qui sont quotidiens, finalement on les gère de manière assez naturelle. C’est devenu comme un réflexe », nous explique Stéphane Aimé.

En plus d’être mieux préparés à tous ces phénomènes naturels, du fait de leur fréquence, les agences d'architecture peuvent aussi s’appuyer sur des cartes de risques fournies et mises à jour par les services du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières). Ces cartes, mises à jour tous les cinq ans environ, permettent d’identifier, d’évaluer et de hiérarchiser les risques inhérents aux activités d’une organisation.

Pour ce qui est des architectes présents en Outre-mer, ce sont des cartes qui permettent de localiser les zones à risques naturels. Les architectes peuvent ainsi être au courant des zones susceptibles d’être frappées par des séismes, ou encore des zones exposées à l’élévation du niveau de la mer. « Sur nos cartes, on a déjà une côte jusqu’à 2100 », déclare M. Aimé, de l’agence Tand’M Architectes. Plus les architectes ont une visibilité dégagée, plus ils seront en capacité d’anticiper les risques liés à tous ces phénomènes. La résilience des bâtiments d’Outre-mer passera par la capacité d’adaptation de tous les acteurs de la construction.

 

> Consulter le dossier spécial bâti et risques naturels

 

Propos recueillis par Jérémy Leduc

Photo de une : Adobe Stock

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