Olivier Papin : « Il faut adapter nos pratiques aux spécificités des territoires »

Développement durable | 10.02.22
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Olivier Papin : « Il faut adapter nos pratiques aux spécificités des territoires » - Batiweb
Ingénieur en énergie et environnement, Olivier Papin est un spécialiste des solutions d'atténuation et d’adaptation aux changements climatiques. Régulièrement sollicité par des collectivités ou des aménageurs soucieux de faire rimer urbanisme et adaptation climatique, il a accepté de répondre aux questions de Batiweb sur la problématique des îlots de chaleur.

Le dérèglement climatique va rendre plus prégnant le phénomène des îlots de chaleur urbains. Selon vous, nos villes sont-elles prêtes à lutter contre ces phénomènes ? certaines sont-elles plus en avance que d’autres ?

Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que les villes vont être différemment impactées par le réchauffement climatique ! En effet, en fonction de leur histoire et de leur organisation, certains territoires sont plus ou moins bien adaptés aux changements climatiques qui sont déjà à l'oeuvre. Ce constat est particulièrement frappant lorsqu’on s’intéresse aux îlots de chaleur… Je m’explique, dans les villes du sud de la France par exemple, où la température est historiquement plus élevée en été, on retrouve des habitudes plus ancestrales de la gestion de ces problématiques. À l’inverse, au sein des territoires tempérés, ces enjeux sont plus récents et il va falloir commencer à s’y intéresser sérieusement, notamment pour les territoires qui ne sont pas boisés, ni conçus pour être protégés de la lumière ou de la chaleur.

Cela étant, il faut se garder de faire des généralisations hâtives. En tout cas, actuellement on ne peut pas affirmer que toutes les villes du sud de la France sont prêtes à lutter contre les îlots de chaleur, ni que toutes celles du nord ne le sont pas. La ville de Bordeaux, où je vis actuellement, peut à ce titre faire figure d’exemple ; bien que solidement ancrée dans la partie sud de notre pays, l’agglomération est un territoire qui jusqu’à récemment n’était pas trop exposé à de fortes chaleurs. Ainsi, là où sur le littoral méditerranéen la canicule fait depuis longtemps l’objet d’un traitement de la part des politiques publiques, ce n’est pas vraiment le cas dans la capitale de Nouvelle Aquitaine, même si les choses ont plutôt évolué dans le bon sens ces dernières années... Mais quoi qu’il en soit, toutes les villes doivent encore progresser et anticiper dans leurs futurs projets d’aménagement, car dans les années à venir les problèmes ne vont que s’aggraver. De son côté, le CEREMA a émis des recommandations pour lutter contre les ICU. Le centre d’études cite notamment l’exemple de la rue Garibaldi à Lyon. Sur cet espace de 5 kilomètres de long, plusieurs mesures ont été mises en place pour lutter donc les émissions chaleurs. L’implantation d’arbres a notamment été augmentée, les revêtements sont de couleur claire pour renvoyer la lumière, un système de stockage de l’eau de ruissellement a été installé… Un réseau d’arrosage puisant dans l’eau stockée est relié à un système de mesure de la chaleur des arbres, qui sont régulièrement « rafraîchis » pour éviter le stress thermique.

Au-delà de la distinction nord-sud, il y a plusieurs notions à prendre en compte pour appréhender le phénomène : la perméabilité et la place de l’eau, la végétalisation, ou encore la couleur de la ville et l’urbanisme. Ce sont ces grandes composantes qui vont faire que des îlots vont se développer ou pas. Par exemple, un territoire qui est très végétalisé va être moins propice aux îlots de chaleur qu’un territoire qui est très minéral. Ensuite, sur deux territoires à végétalisation identique, celui qui est de couleur clair, comme on en voit souvent dans le sud de la France, va repousser la chaleur, alors que celui qui est plus foncé, par exemple les briques rouges du nord de la France, va avoir tendance à l’emmagasiner. Enfin, il faut aussi parler des choix d’urbanisme. Si on ne cherche qu’à maximiser la densité sans envisager les toitures végétalisées, les ombres portées des bâtiments ou encore l'ombrage des parkings, cela va être très propice aux îlots de chaleur.

Existe-t-il une expertise française sur la ville durable et les îlots de chaleur ?

En Amérique du Nord, notamment au Canada, à cause du climat continental, les îlots de chaleur ont été bien documentés dès les années 80. En France, nous ne sommes donc pas des pionniers dans ce domaine, toutefois il est important de souligner qu’il existe une expertise française pour les villes durables. En effet, comme on a pu le voir avec l’exemple des bâtiments basse consommation (BBC), appliquer stricto sensu le référentiel allemand ou nordique à la France ne fonctionne pas si facilement. Concrètement, dans les pays du nord, le bioclimatisme se traduit par une orientation des terrasses plein sud pour obtenir la chaleur et l’ensoleillement. Or si on devait retenir cette option dans le sud de la France, on sait qu’elles seraient inutilisables l’été car il y ferait trop chaud... Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il faille mettre le concept de bioclimatisme à la poubelle, bien au contraire, il faut par contre systématiquement être capable d’adapter ces pratiques aux spécificités de notre territoire et de nos latitudes.

Il faut donc une expertise locale afin que les solutions à mettre en oeuvre tiennent compte des problématiques locales. En Chine, où j’ai eu l’occasion de travailler sur les îlots de chaleur, il ne serait pas pertinent de faire les mêmes recommandations qu’à nos territoires français. Là-bas, où les vents urbains sont très chauds, il ne serait par exemple pas judicieux de favoriser leur circulation en période de canicule. C’est pour cette raison qu’on travaille beaucoup en lien avec les collectivités, ce sont elles qui connaissent les territoires et qui peuvent nous dire comment adapter les éléments théoriques dont nous disposons à leurs attentes...

Ces îlots de chaleur ont des impacts variés, notamment sur la "praticabilité" de l'espace public, sur la résilience des infrastructures et les réseaux urbains. L'urbanisme en est un des facteurs, de quelle manière peut-il en être la solution ?

Aujourd’hui, les métropoles sont de véritables aimants socio-économiques et démographiques sur lesquelles s’exercent différentes pressions : des pressions foncières, des pressions d’aménagement et des pressions d’afflux de population. Qu’on le veuille ou non, les villes se transforment car il faut construire logements, infrastructures, bureaux… Ce qui importe c’est que l’urbanisme intègre les bonnes pratiques pour ne pas produire des aménagements propices aux îlots de chaleur. Si on devait faire un parallèle avec l’urbanisme des années 60, le principal indicateur pour la construction de logements était quantitatif ; la question était alors essentiellement de savoir combien de nouveaux logements pouvaient être construits. Tout n’est évidemment pas à jeter dans ce qui a été fait à l’époque, mais aujourd’hui si on veut construire des logements sur une parcelle, il faut désormais aussi prendre en compte la dimension énergétique, la dimension carbone, ou même plus largement la résilience du futur quartier…

Pour les deux premiers paramètres, il s’agit surtout d’atténuation, c'est-à-dire qu’on cherche à minimiser l’impact de l’urbanisme sur le changement climatique. Le travail sur les îlots de chaleur relève quant à lui davantage de l’adaptation, voire de la résilience. L’objectif est qu’on puisse continuer à vivre dans les quartiers existants pendant les vagues de chaleur, alors même que celles-ci devraient être de plus en plus fréquentes. À l’avenir, il faudra réfléchir aux différents phénomènes extrêmes qui sont eux aussi, malheureusement, appelés à s’intensifier ! On peut par exemple penser aux fortes pluies, comme celles qui sont tombées en 2021 dans le sud de la France et en Allemagne, et pour lesquelles nous devrons notamment nous pencher sur la notion de perméabilité, ainsi que sur les règles à adopter pour améliorer la gestion de l’eau.

Concrètement, quels sont les leviers et outils/méthodologie à votre disposition pour agir ?

Depuis près de dix ans, notre bureau d’études compile des thèses, des travaux, sur ces sujets, mais il existe également des recueils réalisés par l’ADEME, si bien qu’on dispose à présent d’une bibliographie assez étoffée. De plus, l’état actuel des connaissances nous montre que les conditions à l’origine des îlots de chaleur et les moyens de lutte ne varient qu’assez peu entre les territoires. De telle sorte que pour être efficaces, nous recommandons dans un premier temps de réaliser une carte satellite du territoire grâce à des images de Landsat, avec un pixel qui représente alors environ 30 mètres, nous permettant de couvrir assez aisément l’ensemble d’un territoire.

Ensuite, si les élus ou les équipes d’un projet le souhaitent, on peut réaliser une campagne de mesure qui généralement détaille les éléments illustrés sur la carte satellite, avant de finalement déterminer des cibles de projets. Assez rapidement, on essaye de passer d’un volet théorique qui va être sensiblement le même d’un territoire à l’autre, à un volet opérationnel avec des fiches action, des référentiels ou des cahiers de prescriptions, adaptés à chaque cas. Enfin, on essaye surtout de trouver des sites pilotes pour montrer ce qui fonctionne et ce qui fonctionne moins bien, pour tenir compte des spécificités de notre aménagement et retenir en priorité les mesures les plus efficaces. Pour cela nous avons développé des outils afin de réaliser des scores ICU ou des scores perméabilité qui rendent plus concret les aspects théoriques de notre travail… Ces scores doivent être envisagés comme des outils d’aide à la décision pour les acteurs publics, mais aussi comme un moyen de sensibiliser le grand public aux enjeux de l’aménagement du territoire.

Justement, d’après vous, à quelle échelle de territoire est-il pertinent d'agir : l'agglomération, la ville, le quartier ou encore la place ? Pourriez-vous nous partager des exemples concrets ?

On est capable de réaliser des cartographies à l’échelle de la métropole, mais la question qu’il faut à chaque fois se poser c’est à qui s’adresse-t-on ? Si on s’adresse à un acteur public alors, il peut être intéressant de cartographier l’ensemble de son territoire afin qu’il puisse distinguer les secteurs à enjeux, de ceux qui le sont moins. On va alors croiser la carte satellite avec le Plan Local d’Urbanisme (PLU) ou encore avec la trame bleue, la trame verte, voire avec d’autres données sociodémographiques… Si par contre on s’adresse à des aménageurs, comme par exemple sur le projet de rénovation de la gare d’Austerlitz, alors on va plutôt travailler à une plus petite échelle, et mettre en avant d’autres éléments tels que les scores ICU et de perméabilité. Ceux-ci sont des outils de visualisation, qui intègrent des éléments plus théoriques comme la chaleur massique, pour mesurer le rapport entre l’énergie dégagée par un bâtiment et l’élévation de sa température, - ou l'albédo (pouvoir réfléchissant d’une surface), afin d’identifier très rapidement si un projet va plutôt améliorer ou dégrader la résistance d’un site aux îlots de chaleur.

Sur les images ci-dessus, réalisées pour le projet de la gare d’Austerlitz, projet qui fait d’ailleurs beaucoup parler de lui en ce moment, dans un milieu très urbain et assez vétuste, la conclusion est évidente : le site actuel est très minéral et le projet de rénovation consiste à végétaliser le site, à amener de la nature en ville. En toute logique, le projet va donc donner de bons résultats pour le score ICU ou le score de perméabilité. En intégrant des toitures végétalisées, des pistes cyclables en béton clair, mais aussi en prévoyant la construction d’un square et la plantation de près de 200 arbres sur les plans du projet, les aménageurs ont mis en oeuvre des solutions qui permettront d’accroitre le confort des riverains lors des futurs épisodes de forte chaleur.

À l’inverse, pour un projet sur une parcelle boisée, l’objectif revient alors à dégrader le moins possible l’état existant, et nous ne pourrions pas atteindre de tels résultats Pour résumer, lorsque nous sommes missionnés par des acteurs comme la principauté de Monaco ou la ville de La Rochelle, nous réalisons des cartographies qui aident les décideurs à identifier les zones sensibles ou les meilleurs potentiels pour de futurs éco quartiers. En revanche, lorsqu’on sollicite notre expertise sur un projet plus spécifique, nous nous appuyons plutôt sur des indicateurs afin de permettre à nos clients d’évaluer la pertinence des matériaux retenus ou d’optimiser l’agencement des infrastructures à installer….

Hugues.sanchez
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