Ces espèces menacées par la construction et la rénovation...

Du haut de ses 20 centimètres, la salamandre tachetée arrive à bloquer la construction de 80 logements sociaux à Villers-lès-Nancy (Meurthe-et-Moselle). D'après une dernière information de France 3 Grand Est en février dernier, la cour administrative d'appel a annulé la dérogation environnementale délivrée par la préfecture à Batigère, bailleur social chargé du chantier, après l'aval du Conseil d'État en janvier 2025.
Une victoire pour l'amphibien de l'Asnée — cours d'eau serpentant les environs —, inscrit sur la liste rouge des amphibiens de France métropolitaine. Le programme immobilier implique l’effacement progressif des zones humides, essentielles à la vie et à la reproduction, mais pas seulement.
Celles-ci « sont importantes pour retenir les eaux et limiter les risques d’inondation. Elles freinent également les îlots de fraîcheur par effet d’évapotranspiration et favorisent l’approvisionnement en pâturage et un traitement naturel de l’eau potable », nous liste Maëva Felten, responsable d’équipe Nature en ville au sein de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO).
Une biodiversité menacée par la construction...
Or, l'étalement urbain menace ces zones humides, comme les Espaces naturels agricoles forestiers (ENAF). Félix Mailly l'affirme : l'artificialisation des sols est la première cause d'extinction des milieux naturels. « Nous avons qu'un gramme de sol contient environ 1 milliard de bactéries et entre 100 000 et 1 million d'espèces différentes. Des espèces sont invisibles à l'œil nu : des algues, des champignons, des insectes. Des entités vivantes microscopiques qu'il est aussi important de protéger », rappelle le chargé de mission Biodiversité au sein de la Fondation pour la Nature et l'Homme. Le Groupement d'intérêt scientifique Sol (GIS Sol) rapporte en outre la présence de 200 kg à 4 tonnes de vers de terre par hectare de terre.
Cette faune et cette flore ont un rôle dans la décomposition et la transformation de matières organiques bénéfiques aux plantes, de régulateurs des agents décomposeurs, mais aussi dans la structure des sols.
Les espèces menacées varient au sein même de la France. « Rien qu'en France métropolitaine, on a plusieurs zones climatiques : une zone atlantique, une zone alpine, une zone plus continentale. Donc, dans ces différentes régions, il y a des espèces différentes », détaille M. Bailly.
« Du fait d'un réseau ultramarin très étendu, nous relevons aussi des climats très variés en dehors de la France hexagonale. 85 % des espèces endémiques le sont en outre-mer, notamment sur des îles, puisqu'elles se sont développées de manière plus isolée par rapport au reste du monde », abonde-t-il.
La liste rouge des espèces menacées 2018 place la France parmi les pays abritant le plus d’espèces menacées à l'échelle mondiale, dénombrées à 1 301. La métropole concentre 68 % des habitats menacés en Europe, en France métropolitaine, lit-on sur le site du ministère de la Transition écologique. 14 % des mammifères, 24 % des reptiles, 23 % des amphibiens, 32 % des oiseaux nicheurs, 19 % des poissons d’eau douce, et 8 % des espèces de flore sont en voie de disparition sur le territoire métropolitain.
« En outre−mer, pIus d’un tiers des espèces d’oiseaux de La Réunion sont menacées ou ont déjà disparu. En Guyane, 13 % des oiseaux et des poissons sont menacés et 16 % des mammifères marins. En Martinique, ce sont 47 % des reptiles, 28 % des mollusques et 21 % des oiseaux qui sont menacés », est-il indiqué sur le site ministériel.
Parmi les animaux impactés par l’urbanisation excessive et la disparition progressive de zones humides, Félix Mailly cite le vison d'Europe. Ses lieux de concentration sont passés de 40 départements métropolitains au XIXe siècle à sept aujourd'hui. Sans compter l'ourtade, oiseau victime du changement de milieu.
Selon le Muséum d'Histoire naturelle, la construction urbaine et l'abandon du pâturage ont raison, en métropole, des fleurs comme le Panicaut vivipare et le Liparis de Loese.
... mais aussi les travaux de rénovation énergétique
Au-delà de la construction neuve et de l'étalement urbain, les chantiers de rénovation énergétique jouent sur la biodiversité.
C’est le cas du martinet noir. Souvent confondu avec des hirondelles de fenêtres, cet oiseau passe toute sa vie en vol. Il se pose uniquement pour pondre des œufs dans les cavités du bâtiment : les tuiles, un coffre de volet roulant... Sur la période 2001-2025, la population a chuté de 65 %. Si la pollution dégrade les ressources alimentaires de cet animal insectivore, des travaux comme la pose d'isolation thermique obstruent les parties du bâtiment propices à son accueil.

« Quand on vient à démolir des bâtiments pour reconstruire de nouveaux bâtiments, très souvent, ce sont des bâtiments complètement hermétiques et donc défavorables à l'accueil du martinet », nous mentionne Maëva Felten de la LPO.
Autre oiseau menacé : le moineau domestique. Particulièrement présente à Paris, la population a dégringolé de 73 % dans la capitale, fuyant les restaurations de bâtiments, touchant les cavités leur servant aussi d'abri et de lieu de reproduction. C'est aussi l'hécatombe pour le moineau friquet : - 89 % d'individus en France, de 2001 à 2025.

La responsable d’équipe Nature en ville de la LPO nous parle aussi des hirondelles de fenêtre, «qui construisent leur nid à partir de centaines et centaines de boulettes de boue. Elles ont besoin à la fois d'un surplomb pour protéger le nid : donc ça va être un des bords de toit, un balcon, ça va être l'encadrement d'une fenêtre ».

Mais il n'y a pas que les oiseaux qui craignent les travaux de rénovation. Mme Felten pense à la pipistrelle commune, minuscule chauve-souris, capable de se faufiler sous les couvertines, ou au lézard des murailles.
Comment concilier chantier et biodiversité ?
Mais face à la crise du logement et aux enjeux de passoires thermiques, n'est-il pas possible de massifier ces chantiers tout en préservant la biodiversité ? Maëva Felta acquiesce, tout en citant des solutions : « La plus grosse problématique, c'est à la fois la méconnaissance par les acteurs de la rénovation des espèces protégées. Protégées, cela veut dire que nous n'avons pas le droit de détruire les individus, premièrement, mais nous n'avons aussi pas le droit de détruire leurs sites de reproduction. »
L'article L 411-1 du Code de l’environnement interdit l'atteinte aux individus, à leurs œufs, à leurs nids et à leurs habitats. Pour respecter la loi, les préconisations de LPO — compilées dans cette fiche —varient selon les situations, mais certaines sont primordiales. Avant tout : l'inventaire des espèces potentiellement touchées avant toute intervention. Il prendrait la forme d'un diagnostic immobilier, comme ceux obligatoires en France. « Il y a toutes les démarches obligatoires pour un bâtiment : le diagnostic de performance énergétique, le diagnostic amiante… Ce sont des réflexes qu'ont les acteurs de la rénovation. Par contre, sur la biodiversité, il n'y a pas ce réflexe de faire cet inventaire, pour vérifier s'il y a des espèces protégées ou pas dans un bâtiment », déplore Mme Felten.

Autre réflexe : organiser les travaux selon le calendrier de reproduction des espèces. « Par exemple, pour le martinet noir, cela va être uniquement du mois d'avril jusqu'à la fin du mois de juillet, un petit peu plus longtemps pour certains départements », illustre-t-elle.

Si la biodiversité est anticipée en amont de projet, aucun impact n'est à déplorer selon l'experte de la LPO. D'autant qu'un projet pilote « Rénovation du bâti et de la biodiversité » — dont résulte un guide — a été mené avec le CNOA, la FFB, le CSTB et autres représentants du bâtiment. 11 chantiers (hôpital, logement collectif...) ont été analysés et ont permis d'établir des coûts pour les donneurs d'ordre entre 0,5 % et 1 % du prix global du projet. Une étude plus poussée doit être réalisée pour les particuliers. Peut-être feront-ils partie des 30 projets pilotes prévus d'ici 2029.
À l'échelle des artisans du bâtiment, des travaux de la CAPEB sont en cours, afin d’étudier comment concilier chantier et biodiversité, nous confie une source proche de la confédération. D'autres pistes naîtront peut-être...
Quid du logement neuf ? Une étude de la FNH et de la Fondation pour le logement montre que 4,2 millions de personnes sont non ou mal logées et alors qu’environ 20 000 hectares par an de terres agricoles, naturelles et forestières sont consommés. Pour Félix Mailly, un modèle d’aménagement de logements est à développer, à travers deux axes.
D'abord la lutte contre la vacance, en taxant progressivement les multipropriétaires retenant leurs biens hors du circuit locatif et en misant sur la réhabilitation de l'existant et ses financements. La fusion de certaines taxes — dont celle sur les terres nues devenues constructibles — pourrait financer ce type d'opération.
Second angle d'attaque : les résidences secondaires. « Les maires des communes peuvent maintenant mettre en place dans leurs documents d'urbanisme des zones réservées à la résidence principale et où donc les résidences secondaires ne peuvent pas être utilisées sur ce territoire-là », rappelle Félix Mailly.
Un danger : le détricotage de l'obligation ZAN
Autre défi législatif : l'assouplissement de l'objectif zéro artificialisation nette des sols (ZAN). L'adoption de la loi de la trajectoire de réduction de l'artificialisation concertée avec les élus (TRACE) au Sénat préoccupe les défenseurs de la biodiversité.
Pour Maëva Felten de la LPO, «il s’agit d’une grosse régression. Et c'est bien dommage parce que le ZAN, c'est vraiment une avancée, notamment pour les sols vivants ! »
« On construit des infrastructures linéaires, on vient détruire des milieux, mais on vient aussi les fragmenter, donc on nuit au déplacement des espèces, qui est extrêmement important pour réaliser l'ensemble de leur cycle de vie et permettre un brassage génétique entre les populations et assurer la pérennité d'une espèce », soutient-elle.
«Les financements et de l'ingénierie sont les deux points principaux à renforcer si on veut que le ZAN soit accepté dans les territoires », complète Félix Mailly, qui tient à la densification et à la végétalisation des espaces urbains. Le chargé de mission Biodiversité de la FNH conclut : « Cela va nécessiter une expertise importante pour établir les trames écologiques à déployer au sein des villes, voir quelles zones sont les plus importantes pour la biodiversité, voire proposer un cadre de vie qui soit agréable aux habitants. »
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