Dans les carrières de granulats, la biodiversité est un enjeu industriel majeur

En février 2026, les principaux représentants de l’industrie extractive, l'UNICEM (Union nationale des industries de carrières et matériaux de construction) et l'UNPG (Union nationale des producteurs de granulats) publient une brochure au titre sans détour : « Carrières : des réservoirs de biodiversité remarquables ». L'industrie extractive se présente en gardienne du vivant.
Ce discours tranche avec l’image traditionnellement associée aux carrières. Car l’industrie extractive pèse lourd : plus de 400 millions de tonnes de matières minérales extraites chaque année, près de 3 000 carrières en activité et plus de 8 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Rapportée à la population française, cette extraction représente environ 6,5 tonnes de matières minérales par habitant et par an, principalement composées de sables et de graviers destinés à la construction de bâtiments, aux travaux publics, aux voiries, aux réseaux et aux infrastructures de transport.
« Au début des années 90, les carrières, personne n’en voulait. La perception de cette activité par la population, les associations environnementales, les élus, n'était pas bonne du tout », se souvient Ludovic Faytre, responsable d'études à l'Institut Paris Région, un organisme d’expertise en urbanisme, environnement et aménagement qui accompagne les politiques régionales en Île-de-France. La profession a depuis opéré un net virage. « On est passé de la remise en état et sécurisation des sites en fin d'exploitation à des pratiques de réaménagement en intégrant des objectifs écologiques. »
Au fil des dernières décennies, le cadre législatif a progressivement renforcé les exigences environnementales imposées aux industriels des carrières. Celles-ci reposent notamment sur l’obligation d’effectuer des études d’impact, la séquence dite « Éviter–Réduire–Compenser » (ERC) — qui impose d’abord d’éviter les atteintes à l’environnement, puis de les réduire, et en dernier recours seulement de les compenser — ainsi que sur des obligations de suivi écologique et de garanties financières pour assurer la remise en état des sites.
S’installer dans un territoire n’a rien d’une formalité. C’est la commune qui, au départ, donne ou non son accord. Sans document d’urbanisme autorisant l’activité extractive, le projet ne peut pas voir le jour. En pratique, il faut en moyenne entre cinq et douze ans pour obtenir une autorisation environnementale.
« Il y a une vingtaine d'années, une cartographie des habitats au printemps était acceptable. Aujourd'hui, l'administration nous demande des inventaires faunistiques et floristiques sur une année complète, en tenant compte du cycle de vie des espèces», développe Amélie Promelle, présidente de la commission environnement de l'UNPG. La conception des projets a dû intégrer de nouveaux paramètres. « On va éviter telle zone parce qu'il y a une espèce floristique intéressante, contourner celle-là pour maintenir un corridor écologique. L'objectif, c'est de ne pas arriver à la compensation, de mettre en place toutes les mesures d'évitement et de réduction pour qu'il n'y ait pas d'impact résiduel important. »
Les limites de la compensation écologique
France Nature Environnement (FNE), fédération nationale d’associations de protection de la nature, ne conteste pas les progrès réalisés par la filière en matière de respect de l’environnement. « On est face à une activité économique dont on a besoin pour faire des routes, des bâtiments, des écoles, de la cosmétique. On estime qu’elle est suffisamment bien encadrée par la réglementation », reconnaît Xavier Métay, directeur de France Nature Environnement Pays de la Loire.
Mais le responsable associatif nuance l’enthousiasme des représentants de l’industrie extractive. « Quand les carriers disent “on est super forts parce qu’on met en place les mesures ERC”, non. Ils respectent juste la réglementation. Ce n’est pas être bon, c’est normal. En revanche, il y a des carriers qui vont au-delà et qui enclenchent volontairement des programmes pour mieux accueillir la biodiversité. Et là, effectivement, ça devient intéressant. » Il cite en exemple certaines sablières qui interrompent volontairement l’exploitation d’un front de taille pendant cinq à six mois pour laisser les hirondelles de rivage nicher, élever leurs jeunes et repartir. Une démarche saluée sans réserve.
Sur la question de la compensation écologique, Xavier Métay est plus critique. Telle qu’elle est pratiquée, elle ne restaure pas ce qu'elle annonce remplacer. « Prenez une carrière de trente hectares qui doit détruire cinq cents mètres de haies de trente, quarante, cinquante ans, avec des arbres matures qui jouent un rôle dans l'écosystème local pour plus de cent cinquante espèces. Sur le papier, on compense. Dans la réalité, on remplace quelque chose d'irremplaçable à court terme par quelque chose de beaucoup plus pauvre. »
Le problème écologique majeur, le responsable associatif le situe précisément au moment de l'ouverture du site. « Une carrière qui s’installe transforme profondément le milieu existant. Quand on fait un trou, on modifie l’écoulement de l’eau, les infiltrations, tout le cycle hydrologique local. Cela peut avoir des conséquences importantes sur la biodiversité. »
Des projets sous pression locale
Ces enjeux réglementaires et environnementaux alimentent régulièrement des oppositions locales aux projets de nouvelles carrières.
« Il y a beaucoup de NIMBY (not in my backyard, en français “pas dans mon jardin”, une attitude de refus des projets à proximité de son lieu de vie, NDLR) », affirme Ludovic Faytre de l’Institut Paris région.
Les élus locaux peuvent être réfractaires aux carrières et les citoyens engager des procédures. « Dans les recours contre les projets de carrières, de plus en plus, c'est le motif de la biodiversité qui est mis en avant », observe Amélie Promelle de l’Union nationale des producteurs de granulats.
À Guéméné-Penfao, en Loire-Atlantique, Jean-Luc Vrignon, habitant de la commune et membre de la FNE Loire-Atlantique, mène avec l’association locale Le Collectif Carrière Tahun — qui rassemble riverains, paysans et habitants du secteur — une lutte contre une carrière d’extraction de cailloux et d'enfouissement de déchets du BTP. Il pointe l’ambiguïté du discours écologique des industriels. «Quand vous avez une extraction sur 15, 30 ou 45 ans, avec 100 camions par jour, des tirs de mines, ce n’est pas rien. Qu’ensuite ces terres soient réhabilitées en fin de vie, c’est très bien. Mais ce qu’ils mettent en valeur, c’est la fin de leur propre exploitation. Il ne faut pas oublier tout ce qui est en amont. »
Il relève aussi une contradiction dans les partenariats affichés avec des associations naturalistes. « L'industrie met en avant ses efforts de renaturation, parfois en partenariat avec des associations comme la Ligue de Protection des Oiseaux ou France Nature Environnement. Mais ces partenariats portent sur la fin de vie des carrières. Pendant la phase d'extraction, ces mêmes associations sont souvent en recours contentieux contre les carriers. Il faut avoir ça en tête quand on lit les belles brochures. »
Sur le fond, le militant ne s'oppose pas aux carrières en tant que telles. « On est plutôt pour les petites carrières, comme ça se faisait autrefois. L’État recense 105 000 anciennes petites carrières sur le territoire, contre 3 000 aujourd'hui. On peut faire le parallèle avec l'agriculture : avant, il y avait beaucoup de petites fermes traditionnelles, maintenant c'est l'agro-industrie. C'est ce modèle-là auquel on s'oppose. »
La place du recyclage dans la filière
Derrière les débats sur la biodiversité et les pratiques de réhabilitation des territoires exploités, Xavier Métay, le directeur de la FNE Loire-Atlantique, soulève un enjeu aussi structurel, celui de la sobriété dans la consommation de ressources minérales : « Il faut arrêter de sortir des produits de notre sous-sol sans se poser de questions sur la meilleure utilisation, au meilleur endroit, au meilleur prix ».
Une des pistes défendues par l’association consiste à développer le recyclage des matériaux issus de la déconstruction. Chaque année, le secteur du BTP génère entre 230 et 250 millions de tonnes de déchets, tandis que plus de 400 millions de tonnes de granulats sont extraites. Pour FNE, la part des matériaux recyclés dans la construction pourrait atteindre 30 %, contre 10 à 15 % aujourd’hui.
Une telle progression pourrait réduire significativement le recours à l’extraction. « Tant que le béton restera bon marché, il sera utilisé. Mais si l’on retire 30 à 40 % des volumes consommés chaque année, cela représente des millions de tonnes épargnées », estime Xavier Métay.
Selon le militant associatif, les acteurs du secteur ne seraient pas opposés au développement du recyclage. « Les industriels nous disent qu’ils sont prêts à répondre à une demande plus forte de matériaux recyclés, mais que, faute de marché, ils ne vont pas en produire », rapporte-t-il.
La commande publique, principal verrou du changement ?
Le principal frein se situerait plutôt du côté de la commande publique. L’État et les collectivités représentent près de 80 % des donneurs d’ordres, mais leurs cahiers des charges intègrent encore rarement des objectifs d’économie circulaire. « Le technicien qui rédige le cahier des charges fait souvent un copier-coller de ce qu'il a sous les yeux depuis vingt ans. Il ne se pose même pas la question d'introduire de l'économie circulaire. Et certaines collectivités, pour des raisons budgétaires, écartent délibérément cette option parce que ces matériaux coûtent un peu plus cher. Ce sont des choix économiques. »
Des objectifs de recyclage figurent bien dans les schémas régionaux et les plans nationaux. Mais comme le résume Xavier Métay : « On peut écrire ce qu'on veut dans un document. Si le modèle économique ne suit pas, les professionnels n'iront pas. »
Le débat sur les carrières et la biodiversité pose en creux une question plus large, celle de la capacité des politiques publiques à accompagner une économie plus sobre en ressources minérales. C'est peut-être là que se jouera, autant que dans les carrières elles-mêmes, l'avenir du secteur.
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