Guédelon ou l'art de construire au plus proche des méthodes médiévales...

Aurait-on atterri en plein Moyen-Âge ou s'agit-il d'un mirage ? Ni l'un, ni l'autre, mais c'est bien un château fort qui se construit depuis près de 30 ans, à Treigny, dans l'Yonne.
Le chantier de Guédelon est une institution dans la région et peut intriguer les médiévistes. L'épopée commence en l'an de grâce 1995, lorsqu'une étude castellologique est menée au château de Saint-Fargeau, à 13 km.

Les experts remarquent alors que sous l'enveloppe en briques, datée du XVème siècle, se cache un château en pierre du XIIIème siècle. La découverte inspire à deux amis du coin, Michel Guyot et Maryline Martin, une envie : se glisser dans le costume d'un bâtisseur médiéval et ériger un château fort à partir de zéro.
« Ici à Guédelon, le but du jeu est de construire pour comprendre. On construit notre château pour se mettre dans la tête des bâtisseurs du Moyen-Âge et se poser les mêmes questions qu'ils pouvaient se poser », narre Simon Trihan, notre guide pendant ce voyage dans le temps.
Se fournir à proximité du chantier
Michel Guyot et Maryline Martin se mettent alors en quête d'un terrain. Ils visaient en premier lieu les alentours du château de Saint-Fargeau, bordé par un grand parc. Problème : le terrain ne fournissait aucun matériau à proximité, comme l'exigerait un chantier d'époque.
Maryline Martin repère sur une carte géologique la mention d’une carrière au milieu des bois sur la commune de Treigny. Lorsqu'on arrive sur le site, le bleu estival de la voûte céleste tranche avec l'ocre du terrain de 15 hectares, racheté pour une bouchée de pain : l'équivalent de 1 000 euros aujourd'hui.
Pourtant, le site est une mine d'or ou plus exactement de grès ferrugineux, extraits quotidiennement le long des lits, à l'aide des coins métalliques. « Un bon carrier peut extraire à peu près un mètre cube de pierre par jour », confie Simon.
La qualité du grès se voit à sa couleur : plus il penche vers le rouge-oranger, plus il est dur ; plus il est jaune moins il va devenir résistant.
Différents types de pierres sont utilisés, dont les blocs capables. Lisses et droites, ces pierres taillées sont appliquées tous les trois mètres en trois rangées, pour les rangs de réalignement. Les moellons — ou pierres brutes — servent pour le remplissage du mur, construit en alternant carreaux — pierres de parement — et boutisses — pierres traversant le mur pour l'ancrage.
Pour la charpente, le bois d'oeuvre de grosse est principalement du chêne issu de la forêt de Guédelon, pour les petites sections, l’ONF fourni des grumes de la forêt de Bellary, à 30 km du chantier. Pourquoi avoir choisi cette provenance ? La finesse et la hauteur des chênes, caractéristiques du XIIIème siècle, pendant lequel les arbres poussaient serrés les uns à côté des autres.
Les charpentiers utilisent la technique de l'équarissage, consistant à travailler le coeur du bois, appelé duramen. Cela permet de ne pas attendre le séchage et de poser directement ces éléments.
« Le bois de la forêt de Guédelon, on va aussi lui laisser la place pour grandir en largeur et développer un gros tronc », précise notre guide. Un volume idéal pour se fournir en portions de bois courbes, qui servent cette année à construire la galerie de contournement de la tour maitresse.
Précisons que Guédelon est situé au coeur de la région de la Puisaye, connue pour ses sols argileux. Un gisement tout indiqué pour produire tuiles et carreaux de l'édifice.
Depuis 2015, les bâtisseurs disposent également d'un four à chaux, directement sur place. Le calcaire affleure à 3 kilomètres au sud du chantier, mais celui utilisé est extrait à Donzy (à 25 kilomètres) par une carrière en exploitation. Les maçons construisent une coupole en pierre sèche qui en est chauffé à 900°C pendant 72 heures, afin qu'il tombe sur lui-même et qu’elle forme de la chaux-vive. Celle-ci va être versée dans des tonneaux remplis d'eau. La réaction avec l’eau donne à la chaux éteinte et aérienne cet aspect pâteux, qui durcit au contact de l'air. Mélangée avec de la terre et du sable local, elle forme un mortier pour la liaison des pierres de maçonnerie.
« Mais attention, ça durcit très lentement ! Ça n'a rien à voir avec le ciment », entend-on durant la visite. « Le ciment, quand vous le gâchez, en 2-3 heures, c'est dur et imperméable. Cette chaux-là va durcir lentement, pendant des décennies sur certains monuments de 1 à 2 mm par mois ». Dans le mur, le mortier donne au mur de la souplesse et peut s’adapter aux déformations du sol, à la poussée des voûtes, tout en permettant l’évaporation de l’humidité.
« À Guédelon, on se rate mieux »
Car ériger un tel édifice demande un vrai travail d'« archéologie expérimentale », pour reprendre les termes de notre guide.
Consulter les comptes de chantiers d'époque pour connaître les pierres nécessaires à la construction, étudier les vitraux et les enluminures des manuscrits médiévaux pour identifier les techniques des personnages... Les sources documentaires sont diverses, comme les mises en pratique, afin de vérifier l'efficacité et la conformité historique des méthodes.
« À Guédelon on se rate mieux. Et au fur et à mesure, on est de plus en plus proche de ce qui pouvait se faire au XIIIe siècle. Donc l'échec fait vraiment partie de notre processus », expose Simon.
Éviter les anachronismes implique également un jeu de rôle digne d'une fête médiévale. En témoigne la tenue de ouvriers, mais aussi la chronologie du chantier qu'ils suivent. Lors de notre visite en août 2026, le chantier se situerait en 1257. Les travaux auraient ainsi débuté en 1229. Le maître d'ouvrage imaginé serait un seigneur, avec un pouvoir et un budget limité, ayant pour suzerain le baron Jean de Toucy.
D'où le choix de bâtir un château fort de type philippien, c'est-à-dire daté du règne de Philippe II dit « Auguste » et ses successeurs. En l'occurrence, le château de Guédelon s'inscrirait à l'ère de son petit-fils, Louis IX. Une période relativement pacifique, mais cela n'exempte pas la structure de systèmes défensifs, qui définissent le château comme un lieu de pouvoir.
Quatre tours, résistantes aux projectiles et offrant une vue panoramique pour les archers, surplombent le plan quadrangulaire, inspiré par des plans du Louvre à Paris, du château de Ratilly mais aussi de ceux de Dourdan (Essonne), de Druyes-les-Belles-Fontaines (Yonne) et de Yèvre-le-Châtel (Loiret). À cela s'ajoutent les deux tours cernant l'entrée principale de la forteresse, dotée d'un assommoir et d'une herse, future grille coulissante en bois.
Comme le seigneur doit serrer les cordons de sa bourse, cette dernière est en bois, et non en fer, car il s'agit d'une matière coûteuse et difficile à produire en grande quantité au XIIIème siècle.
Côté maçonnerie, on privilégie les moellons par rapport aux pierres de taille, plus onéreuses à fabriquer.
Des méthodes (quasi-)intégralement médiévales
Véritablement amorcée en 1997, l'opération Guédelon ouvre officiellement le 1er mai 1998 au public, composé de « curieux, interrogatifs, passionnés, incrédules, parfois suspicieux...», lit-on sur le site du chantier. Car le site terrassé et nettoyé donnait peu à voir.
Des 50 000 visiteurs à la première saison d'ouverture, le chantier accueille aujourd'hui 300 000 visiteurs par an, ce qui lui permet une autonomie financière depuis 2001.
C'est dire l'enthousiasme pour ce projet, qui habite également la quarantaine d'ouvriers, appelés « oeuvriers » sur la description officielle de l'équipe. Salariés et stagiaires, ils oeuvrent sur la période d'avril à octobre. Le chantier accueille des stagiaires en bac pro maçonnerie mais également un programme d'une semaine, pendant laquelle les visiteurs intéressés se forment aux savoir-faire ancestraux. Durant la visite, on apprend que cinq charpentiers formés à Guédelon et deux taillandiers ont travaillé sur la charpente de Notre-Dame de Paris.
Toutefois, pour que Guédelon voit le jour, il a fallu résoudre la question des fondations. Quelques entorses aux procédés médiévaux ont dû être faites, car le XIIIe siècle aurait préféré utiliser soit la méthode de la tranchée ouverte — les maçons descendent dans la tranchée et bâtissent en escalier jusqu'au niveau du sol — ou fermée — où mortier et pierres sont successivement versées depuis un trou plus étroit. Mais l'un comme l'autre, « cela nous aurait pris environ six ans pour faire toutes nos fondations » et découragé les visiteurs, justifie Simon.
Pour permettre la portance du sol sans apport de matériaux extérieurs, ni ciment, ni ferraillage, le chantier a opté pour le compactage dynamique, utilisé pour les gratte-ciels de Dubaï. Une grue a lâché un poids de 19 tonnes sur le sol, afin de compacter le sol et de lui permettre de supporter jusqu’à 200 tonnes par m2. La résistance suffit pour un château trois fois moins lourd au m2, supplément neige sur le toit.
D'autres bâtiments du chantier surpassent les techniques de fondations du XIIIème siècle. La Canopée, actuel restaurant de Guédelon est fondé sur pieux en bois battus, utilisés depuis l’antiquité sur construire sur des sols humides, avec l'intervention de NGE Fondations.
La véracité historique ne doit non plus empêcher la sécurité sur chantier. Lunettes de protection pour les tailleurs de pierre, chaussures de sécurité pour les ouvriers, boulons sur les échafaudages, garde-corps de sécurité sur les chemins de ronde, escalier et plusieurs sorties pour les visiteurs... Les règles contemporaines de sécurité des salariés et des visiteurs prévalent.
Quel futur pour le château ?
Jouer entre passé et présent demande du temps pour un tel chantier. « Nous, à Guédelon, on est déjà à 29 ans. Et on pense qu'il reste 10 ans pour finir le château », apprend-on lors de la visite.
Durant la saison 2026 en cours, les maçons travaillent sur la porte d'entrée et la courtine, tandis que la salle de manœuvre de la herse en bois a été ouverte.
Une opération particulièrement délicate est également programmée : le lambrissage de la chambre du 1er étage. Pour réaliser la voûte de bois clouée en sous face des chevrons de la charpente, 950 planchettes de bois sont fendues à la main à partir de billaux de chêne, puis rainurées par les menuisiers. Les forgerons préparent les petits clous des lambris et les clous décoratifs des couvre-joints taillés rythmant les raccords entre les lambris.
Une fois cette étape franchie, les bâtisseurs pourront avoir un aperçu du confort thermique dans un château neuf, bien que, selon des recherches historiques « ce n'est pas beaucoup d'agréable de vivre dans un château », glisse Simon.
Alors que s'achève notre voyage dans le temps, focus sur l'avenir du château. Que deviendra-t-il une fois terminé ? La création d'un bourg castral, ou plus communément appelé village médiéval, est envisagée. Église, cimetière, échoppes, voire taverne... Tout un décor se construit au gré des avis des visiteurs. Car comme le dit notre guide, « le vrai seigneur de Guédelon, c'est vous ! ».
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