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Diagnostics immobiliers et architecture, des principes complémentaires ?

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Publié le 23 février 2026 à 11h45, mis à jour le 23 février 2026 à 12h25, par Sipane Hoh


Longtemps limités aux transactions immobilières, les diagnostics constituent aujourd’hui un pilier incontournable de la construction en architecture.
« Minutes » de relevé de l’ancien prieuré et grange Dimeresse à Auvers-le Hamon (72) réalisé par l’atelier Belenfant Daubas, mandaté dans le cadre de la mission diagnostic - ©David Bizeul
« Minutes » de relevé de l’ancien prieuré et grange Dimeresse à Auvers-le Hamon (72) réalisé par l’atelier Belenfant Daubas, mandaté dans le cadre de la mission diagnostic - ©David Bizeul

État des Risques et Pollutions (ERP), plomb (CREP), amiante, structure, sécurité incendie, thermique ou état parasitaire, performance énergétique (DPE)... Les diagnostics immobiliers possèdent un rôle qui dépasse la simple conformité réglementaire.

Ils influencent profondément la conception, la valorisation et la préservation du patrimoine bâti. Si les architectes reconnaissent leur utilité, leur regard sur ces outils reste ambivalent.

Changement de paradigme

 

Alors que la législation évolue et que les enjeux environnementaux deviennent cruciaux, la pratique des diagnostics se trouve à la croisée de techniques, de réglementations et de réflexions éthiques.

Selon plusieurs professionnels, le rôle des diagnostics dans la pratique architecturale est à considérer, en questionnant leurs limites, leur influence et leur avenir. Pour nombre d’architectes, la multiplication des diagnostics incarne un basculement du projet vers une logique de conformité.

Le bâti existant n’est plus seulement observé, relevé et interprété, il est désormais considéré à travers une suite de données normatives. Ces dernières répondent à des préoccupations comme la sécurité et la santé des occupants ainsi que la performance énergétique et modifient la manière d’aborder le projet.

L’architecte se retrouve souvent en bout de chaîne, il hérite d’un amoncèlement de rapports obligatoires dont les résultats conditionnent l’intervention architecturale. L’architecte Jean-Pierre Lévêque, associé au sein de l’agence d’architecture parisienne Brenac & Gonzales & Associés, préconise que l’architecte travaille main dans la main avec l’évaluateur de DPE. 

Quant au diagnostic préalable, l’architecte insiste sur le fait qu’il s’agit d’une analyse précise et méthodique, qui va servir d’outil d’intervention afin d’adapter le bâti à un niveau de performance attendu. Qu’il s’agisse de la thermique, de la structure, des matériaux de réemploi, ils constituent une étape fondamentale en complément de la mission de l’architecte, qui est dans la compréhension et la synthèse.

Jean-Pierre Lévêque souligne que dans cet exercice complexe, l’architecte peut même apporter quelque chose qui n’était pas demandé, il peut synthétiser ainsi un lieu, un programme, un objet à construire. « Il n’existe pas de solution toute faite et les diagnostics n’impactent pas le travail de notre agence. En architecture, il n’y a pas de page blanche, il y a un support à partir duquel l’architecte prend la main et essaye d’écrire une histoire. »

Garder, réhabiliter, démolir, constituent plusieurs hypothèses pour le professionnel.

Enjeux et limites

 

Les professionnels que nous avons sollicités ne contestent pas tous l’intérêt fondamental des divers diagnostics. En effet, ceux-ci apportent une connaissance factuelle indispensable dans le contexte d’interventions patrimoniales où l’identification des faiblesses techniques, d’éléments insoupçonnés ou fragiles, oblige à repenser la conception.

Cependant, les architectes pointent leurs limites méthodologiques. Sur le plan technique, la fiabilité des résultats dépend de la compétence des diagnostiqueurs et des méthodes employées. Sur le plan réglementaire, l’obligation de réaliser certains diagnostics peut engendrer des délais et des coûts importants, parfois difficiles à concilier avec la rapidité de certains chantiers. 

Pour Loïc Daubas, l’un des associés de l’Atelier Belenfant Daubas, « il faut comprendre un bâtiment existant et analyser comment c’est construit. » L’architecte insiste sur le fait que le relevé fait partie du diagnostic. « Quand on passe plusieurs jours dans un bâtiment, on mène une enquête et on comprend comment ce bâtiment est arrivé à être comme ça. »

Cela consiste en la partie visible mais aussi en la partie invisible. Si cette démarche n’est pas complète, certains avenants peuvent être trouvés à la fin du chantier. 

À savoir que le relevé est un métier : soit il est fait en interne selon les agences, soit bien il est confié à des dessinateurs projeteurs qui possèdent les outils spécifiques pour le faire. Selon l’architecte, « cette mission doit être confiée à des professionnels qui savent lire un bâtiment. Selon les époques, on cherche différemment : structure, modénatures, etc… Et on va mener des expérimentations différentes pour faire une maquette numérique. Un bâtiment est une addition de cas particuliers, de ce fait, le relevé ne doit pas être dissocié du diagnostic qui est l’élément le plus important pour porter le projet. C’est une lecture structurelle, l’histoire de l’architecture. »

L’architecte donne l’exemple d’un bâtiment du 15ème siècle où, lors du relevé, il a trouvé des peintures murales et des boiseries du 18ème siècle, ce qui laisse présager une réhabilitation passée. D’où l’importance d’un savoir-faire que seuls les professionnels formés peuvent avoir.

« Le diagnostic porte sur l’histoire du bâtiment. Par ailleurs, le code de déontologie nous implique de prendre contact avec le confrère qui l’a construit, les ayants droit, d'évaluer le poids culturel du bâti et ses aspects techniques. C’est une enquête archéologique, une vision de l’épaisseur du temps cumulée avec l’épaisseur d’aujourd’hui sans oublier les mots d’ordre, de transformation et de conservation. Notre pouvoir, c’est de voir à travers les murs. L’architecte est le seul qui a une formation dans la manière dont c’est construit. »

 

Selon Marie-Jeanne Jouveau, la fondatrice de l’agence d’architecture Capla, « le diagnostic est indispensable à l'intervention sur un bâtiment existant, quel qu'il soit. C'est le contenu du diagnostic qui va évoluer en fonction du bâtiment. Forcément le diagnostic du Château de Versailles, même sur une aile, va être infiniment plus important, détaillé, complet qu'un immeuble faubourien de logement à R+2. Pourtant la méthode est la même dans les deux cas. »

L’architecte du patrimoine pour qui le diagnostic fait désormais partie du quotidien déclare : « Il existe des diagnostics techniques, parfois réalisés par des bureaux d’études techniques spécialisés : structure, restauration de fresques, archéologie, plomb...Ces diagnostics techniques représentent des informations que le diagnostic va intégrer. Ils vont nourrir la réflexion et l'analyse. Le diagnostic est et doit être réalisé par un architecte, c'est l'expertise de l'architecte qui permet la synthèse des informations, et des autres spécialités de maîtrise d'œuvre, permettant d'avoir à la fois une vision du détail, comme générale sur l'analyse et la stratégie d'intervention. »

Concernant l’apparition de nouveaux types de diagnostics techniques, Marie-Jeanne Jouveau rajoute : « Les questions de transition écologique font apparaître des nouveaux types de diagnostics techniques, tels que les tests d'étanchéité à l'air, l'instrumentation du comportement hygrothermique des bâtiments (apport de données réelles, manquant actuellement) ou encore les diagnostics biodiversité, permettant une meilleure connaissance de l'existant et de la stratégie à adopter en prenant en compte les enjeux écologiques. »

À l’École nationale d’architecture de Bretagne (ENSAB), il existe un module intitulé « intensif relevé » où cent étudiants se répartissent une vingtaine de bâtiments. Il s’agit de leur apprendre à mener l’enquête, comment sont les bâtiments, est-ce qu’il existe des enchaînements d’époque, on leur apprend les prises de côtes. Au-delà du relevé, ils apprennent des éléments structurants puis ils ont cinq ou six séances pour la mise au propre. C’est le support d’une première expertise qui est, selon Loïc Daubas, enseignant à l'ENSAB, « le socle du métier d’architecte ». Marie-Jeanne Jouveau nous informe à son tour que « le diagnostic fait partie intégrante de la formation de l'école de Chaillot (qui forme les architectes à l'intervention sur monuments historiques et sur le patrimoine existant de manière générale) ».

Le regard de l’architecte face à la logique de conformité

 

Tandis que le diagnostic mesure, classe et normalise, l’architecte révèle un potentiel. Cette antinomie explique certaines tensions. Les architectes insistent sur le fait qu’un bâti n’est pas une somme de pathologies ou de performances chiffrées, mais c’est un concept inscrit dans un contexte.

De nombreux architectes déplorent que les diagnostics actuels ignorent des paramètres essentiels à la qualité architecturale comme la relation au site, l’orientation, les apports de lumière naturelle, la ventilation passive, l’évolutivité des espaces... Autant de critères difficilement mesurables mais déterminants dans la réussite d’un projet. Certains professionnels craignent qu’en privilégiant des réponses techniques standardisées, la cohérence architecturale mais aussi la véritable durabilité des interventions, puissent être impactées.

Néanmoins, certaines grandes agences d’architecture intègrent les diagnostics dans leur conception, ils deviennent alors un outil mis à disposition plutôt qu’un frein à la conception. 

Vers des diagnostics plus intelligents ?

 

De plus en plus de voix s’élèvent pour appeler à une évolution des pratiques. Face aux enjeux, plusieurs perspectives se dessinent mais toutes ont le même but : intégrer les diagnostics dans la conception architecturale.

À l’instar de la digitalisation et de la modélisation BIM (Building Information Modeling), les architectes espèrent que l’intelligence artificielle offrira des possibilités d’améliorer la pertinence des diagnostics. À l’heure où la transformation du bâti existant constitue un enjeu majeur, diagnostics et créativité architecturale nécessitent de dialoguer car si le diagnostic mesure l’état d’un bâtiment, l’architecte, lui, en dessine l’avenir.

 

Sipane Hoh
Journaliste - Batiweb

Architecte de formation, Sipane Hoh rédige pour Batiweb des contenus sur l’architecture, la conception urbaine et les projets d’aménagement. Elle met en avant le travail des architectes, les réalisations innovantes et les démarches durables qui transforment le paysage bâti.

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