Construire sur l’existant, à l’épreuve du déjà-là
Publié le 18 mars 2026 à 17h30, mis à jour le 18 mars 2026 à 18h11, par Sipane Hoh

Construire sur l’existant constitue une approche architecturale et urbanistique qui consiste à utiliser, adapter ou réhabiliter et surélever des bâtiments ou des réalisations déjà en place plutôt que de démarrer un nouveau projet de construction.
C’est un processus qui implique la réutilisation des structures demeurantes pour de nouveaux projets, qu'il s'agisse de rénovations, d'extensions ou de transformations. Cela implique la réduction de l'empreinte carbone et la valorisation du patrimoine tout en répondant favorablement à la crise de l'espace urbain. La construction avec l’existant améliore les espaces intérieurs ou extérieurs d'un bâtiment ancien pour les rendre plus fonctionnels ou esthétiques.
Cela engage parfois le changement de l’usage ou l’ajout de nouvelles parties comme des étages supplémentaires ou des annexes. Pour l’agence d’architecture Ylé, établie à Paris et Nantes, « construire sur l’existant, c’est d’abord apprendre à lire ce qui est déjà là. Lire le bâti, ses logiques constructives, ses transformations successives, mais aussi les ressources locales, les savoir-faire et les manières de construire héritées des artisans qui ont façonné les lieux. L’existant n’est pas un simple support : c’est une matière de projet, porteuse d’intelligence et de potentiel. »
Les avantages
Les avantages de la construction sur l’existant sont nombreux. Le patrimoine bâti constitue un socle identitaire pour les territoires. Il porte en lui une mémoire, une histoire, un rapport au lieu qui ne peuvent être ignorés.
La réhabilitation de bâtiments anciens permet de valoriser l'identité culturelle et historique d'une région, préserver cette mémoire tout en proposant une réponse adaptée à la densification urbaine ou à la transformation des usages. De même, l’utilisation des bâtiments existants permet de minimiser la consommation de matériaux neufs et l'énergie nécessaire à leur production. Cela contribue à une construction plus écologique en limitant les déchets de démolition.
Par ailleurs, de nombreux projets de réhabilitation incluent des améliorations comme l'isolation, des systèmes de chauffage et de refroidissement plus efficaces, réduisant ainsi les coûts énergétiques à long terme.
Soulignons que la rénovation et la réutilisation peuvent être moins coûteuses que la démolition et la construction neuve. Les projets de rénovation nécessitent souvent une main-d'œuvre locale, créant ainsi des emplois et stimulant l'économie locale.
Sandra de Giorgio et Gianluca Gaudenzi, les fondateurs de l’agence d’architecture NZI qui vient de livrer à Paris, sur une parcelle complexe, la transformation d’un parking en résidence sociale, déclarent : « La construction sur l'existant incarne pour nous une évolution fondamentale de notre métier. Elle s'inscrit dans le principe que la ville se construit désormais sur elle-même – une approche qui, bien que non originale, devient notre nouveau paradigme face aux enjeux climatiques et fonciers. Cette démarche présente un double avantage environnemental majeur : elle évite la consommation de nouveaux sols, ressource devenue rare et précieuse, et s'avère intrinsèquement plus décarbonée en préservant l'énergie grise du bâti existant. C'est une réponse concrète à l'impératif du Zéro Artificialisation Nette. »
Divers défis
La conservation du patrimoine demande des connaissances techniques pointues et une attention particulière aux réglementations souvent strictes. La nécessité d’adapter les structures anciennes aux normes actuelles (sécurité, accessibilité, performances thermiques) peut poser des défis techniques et financiers. Les bâtiments anciens peuvent ne pas respecter les normes de construction actuelles, notamment en matière d'accessibilité, de sécurité incendie ou de performance énergétique, ce qui complique les projets de rénovation. Ces derniers peuvent nécessiter des permis spécifiques et des consultations auprès des professionnels de protection du patrimoine, pouvant rallonger les délais.
Avant d'ajouter ou de modifier une structure existante, il est essentiel de faire une évaluation approfondie de sa solidité et de sa durabilité. Cela peut impliquer des coûts supplémentaires pour des études techniques. Intégrer des technologies modernes dans des structures anciennes peut être complexe, nécessitant des solutions sur mesure pour assurer une harmonie entre l'ancien et le nouveau. Bien que construire sur l'existant présente de nombreux avantages, il existe également des défis importants à surmonter.
Les architectes de NZI développent : « Au-delà des considérations techniques, construire sur l'existant implique avant tout de transformer. C'est là que réside la dimension la plus stimulante : cette approche renouvelle profondément notre pratique architecturale et notre vision du territoire. Le projet architectural ne se voit plus vraiment "composé" au sens traditionnel du terme, mais plutôt généré grâce à notre savoir-faire de révélateurs de potentiels. Nous partons de ce qui est là, nous en analysons les qualités cachées, les capacités structurelles, les possibilités d'évolution, et c'est de cette lecture fine que naît le projet – presque naturellement. Cette transformation de notre métier nous amène à appréhender le territoire différemment : non plus comme un support vierge à conquérir, mais comme un palimpseste vivant à enrichir, à densifier intelligemment, à faire évoluer en respectant ses caractéristiques intrinsèques. »
Pour Lucille Leyer et Romain Brochard les fondateurs de l’agence Ylé : « Travailler sur l’existant suppose une compréhension fine de ses structures, de ses limites et de ses qualités, afin de prolonger son histoire plutôt que de la nier. Cette approche favorise une architecture plus juste, ancrée dans son territoire, attentive aux usages et capable de faire dialoguer l’ancien et le contemporain. »
Les architectes soulignent que « les défis sont réels : incertitudes liées au diagnostic, contraintes techniques et réglementaires, adaptation aux performances actuelles, parfois en site occupé. Mais cette complexité constitue aussi un levier de projet, appelant précision, anticipation et inventivité, au cœur de la démarche de Ylé. »

Quelques exemples inspirants
La réhabilitation lourde du « 206 Lafayette » est une opération de grande envergure conçue conjointement par THINK TANK Architecture et DATA Architectes. Il s’agit d’une intervention qui a privilégié la conservation de l’existant tout en favorisant le réemploi et la performance environnementale. En effet, prenant place dans un tissus très dense, à l’entrée d’une impasse étroite limitant fortement la logistique de chantier, l’ensemble hétéroclite qui regroupait bureaux, logements et commerces nécessitait plusieurs interventions sur mesure.
Dans ce contexte difficile, les architectes ont réussi une gageure. Quatre bâtiments ont été réhabilités, tandis que les cinq autres, trop abîmés, ont été démolis. L’opération comprend également deux nouvelles constructions, bas carbone et un traitement comprenant des espaces de pleine terre, des plantations en cœur d’îlot mais aussi un rooftop végétalisé. L’ensemble a reçu plusieurs certifications : BREEAM, BBCA, HQE et E+C-. C’est un exemple probant d’une architecture intelligente qui a su régénérer l’existant, le révéler et l’adapter aux exigences actuelles.
L’agence d’architecture Guinée*Potin a réalisé sur le site de La Chapelle des Fougeretz, un projet exceptionnel. En effet, il s’agit d’un site comprenant des bâtiments patrimoniaux existants, construits en terre crue de pays rennais, une enceinte végétale et un ancien jardin. C’est donc dans cet environnement délicat que prend place l’équipement qui devrait fédérer des lieux multiples ouverts à tous, à vocation associative, festive et culturelle.
Deux bâtis existants à fort caractère patrimonial la maison dite des « sœurs Herbert », et l’espace jeunes « La Grange », longères en terre, typique du bassin rennais, ont été conservés tandis que la maison des associations, qui avait subi plusieurs transformations par le passé, n’a pas été conservée. Concernant les deux bâtis gardés, il a été décidé d’effectuer un curage et une modification des espaces intérieurs dans le savoir-faire de la protection des constructions en terre.
À cela a été rajouté un nouvel équipement, identifiable des autres par ses deux volumes, dont celui comprenant l'entrée principale qui se greffe au bâtiment existant et le plus haut qui accueille la grande salle polyvalente et se caractérise par son identité vernaculaire (volume à double pente, ossature bois, bardage bois, couverture acier).
Outre la capacité de composer adroitement avec le « déjà-là », le projet possède plusieurs qualités. Les architectes ont privilégié l’approche environnementale et le projet adopte les grands principes d’une architecture bioclimatique. De même, afin de diminuer significativement les émissions de carbone, les circuits courts pour l’approvisionnement en matériaux sont privilégiés. Bref, tout a été pensé pour créer un projet vertueux et exemplaire.

Le conservatoire de danse et de musique de Senlis est un projet remarquable qui sera livré en juin 2026. Conçu et réalisé par l’agence d’architecture Ylé, l’ensemble situé à Senlis, prend place au cœur du quartier de l’ancienne caserne Ordener. Il s’agit de la réhabilitation de l’ancien mess des officiers au passé prospère qu’il fallait à tout prix préserver. Selon les architectes, « le projet devra exister en tant que continuité de ce patrimoine. Nous proposons un travail sur la mémoire et sur le sensible, un projet unique et de caractère ».
La proposition d’Ylé est tout aussi surprenante que sensible. Le duo fondateur a proposé une extension en sous-œuvre qui clarifie le fonctionnement des espaces et offre à chacun des pôles dans et musique, une entité distincte.
De même, le choix du positionnement de l’extension préserve non seulement les espaces libres périphériques, mais aussi une partie du jardin tout en garantissant l’optimisation des différents espaces. « Le prolongement de l’extension en sous-sol s’inspire des constructions souterraines telles que les terriers, discrets à l’œil humain mais véritables piliers d’écosystèmes », concluent les architectes. C’est une réalisation remarquable qui respecte l’existant et le prolonge.
Construire sur l’existant est devenu une condition structurante du projet architectural contemporain.
Longtemps cantonnée aux champs de la réhabilitation ou de la restauration, cette pratique s’est élargie à une approche qui englobe un ensemble complexe de structures bâties, d’usages et de contraintes. Il ne s’agit plus seulement de préserver ou d’adapter, mais de faire du réel hérité la matière première du projet. Construire sur l’existant n’est ni une tendance ni une audace, mais une condition durable de l’architecture contemporaine. Le déjà-là n’est pas un obstacle à contourner, ni un décor à préserver, mais un champ à investir.
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