Les architectes font leurs propositions pour le futur quinquennat

Architecture | 24.03.22
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Les architectes font leurs propositions pour le futur quinquennat - Batiweb
Le premier tour de l’élection présidentielle, qui aura lieu le 10 avril 2022, est désormais imminent. Le bâtiment, qui constitue l’un des volets importants, peut faire la différence entre les candidats. À cette occasion, Batiweb est allé à la rencontre de plusieurs architectes pour recueillir leurs témoignages et propositions.

Après le manifeste de la Fédération Française du Bâtiment (FFB) qui a permis, en octobre dernier, à plusieurs professionnels d’exposer leurs opinions à travers un livret intitulé « France Terre de Bâtisseurs » devant un large panel de personnalités politiques, le Conseil National de l'Ordre des Architectes (CNOA) a organisé, le 2 mars, une édition spéciale de webinaires pour échanger avec les représentants de certains candidats à l'élection présidentielle sur les enjeux de l'architecture.

C’est désormais au tour de Batiweb d’aller à la rencontre de quelques architectes. Fabien Gantois, président du CROA Île-de-France, Patrick Vettier, gérant de l’agence d’architecture Vettier Associés à Poitiers, et vice-président du CROA Nouvelle-Aquitaine, et Ingrid Taillandier, gérante de l’agence d’architecture parisienne ITAR, ont répondu à nos questions.

 

Que pensez-vous de la place du logement dans les propositions et débats pour l’élection présidentielle ?

Fabien Gantois : Au départ, logement et architecture étaient très absents des débats. La profession et l’Ordre ont interpellés les candidats et leurs représentants. Dans les mois qui viennent, et dans la perspective des élections législatives, l’Ordre – qui représente l’ensemble de la profession – va développer une série d’actions. En Île-de-France, nous allons réaliser une enquête d’opinion sur les attentes des Franciliens quant à leur habitat. Les prix des logements ont drastiquement augmenté ces vingt dernières années sans que l’amélioration de leur qualité soit toujours au rendez-vous. Il y a, sur ce sujet, une sorte de résignation des habitants. Il faut donc les écouter. Le récent rapport de la Fondation Abbé Pierre sur l’état du mal-logement est révélateur : la qualité du logement n’est pas assez prise en compte par les décideurs politiques. Le Conseil de l’Ordre d’Île de France, qui a formulé et formulera des pistes sur ce sujet, estime qu’un plan d'investissements qualitatifs transversal touchant le neuf et la réhabilitation est nécessaire, pour aller plus loin que la question du nombre du logement ou de la seule entrée énergétique.

Patrick Vettier : La place donnée au logement dans les débats actuels pour la présidentielle est insignifiante. Aujourd’hui, quand la question est abordée, il est plus facilement fait état des 300 000 « sans-domiciles », c’est primordial, mais il est fait trop peu de cas des 12 millions de nos concitoyens qui souffrent de la précarité énergétique et plus encore du « mal logement ». La qualité du logement est primordiale, il s’agit d’un sujet qui intéresse tous les Français. Le logement, c’est le cadre bâti de notre intimité ; cela devrait nous questionner.  Le « mal-logement » est un premier lieu de maltraitance et, pour autant, il constitue la charge financière la plus lourde d’un ménage ; c’est aussi un accélérateur de pauvreté. L’actualité du sujet est transversale ; elle coche les cases environnementales, sociétales, de la santé, de l’énergie… c’est vers notre habitat qu’il faudrait recentrer le débat. Tous les candidats et futurs élus revendiquent un engagement qui assurerait le bien-être des Français, or ce bien-être passe immanquablement par « l’habiter ». Les candidats et futurs élus auraient avantage, dans l’intérêt de leurs concitoyens, de s’en saisir avant de bâtir leur programme. Aujourd’hui, la qualité de « l’habiter » est de plus en plus évoquée dans les médias ; les professions institutionnelles s’emparent désormais du sujet et il en faudrait encore d’avantage pour faire évoluer sa prise en compte au plus haut niveau.

Ingrid Taillandier : En 2020 et 2021, de nombreuses études, commissions et rapports ont amené trois ministères à se parler, l’écologie, la culture et le logement, pour donner lieu à un appel à manifestation d’intérêt « Engagés pour la qualité du logement de demain ». On a senti une émulation certaine de la part de la profession comme des institutions concernées. La crise sanitaire a exacerbé les défauts des logements conçus ces 20 à 30 dernières années et accéléré les réflexions sur les changements nécessaires de la filière pour une chaine de production et des logements plus vertueux. Les architectes sont nombreux à se poser la question, quel parangon pour le logement de demain ? Toutefois, la couverture médiatique a été faible dans la presse généraliste. Exception faite du récent rapport de la fondation Abbé Pierre, mais dont les effets se font attendre dans le débat pour la présidentielle. Le sujet reste malheureusement celui des initiés et n’intègre pas le discours commun, alors même que nous construisons pour les citoyens et que la démocratie participative prend une place de plus en plus importante dans la conception.

 

Que retenez-vous du dernier quinquennat ?

Fabien Gantois : Le quinquennat n’a pas tenu ses promesses en la matière. Pas de choc de l’offre et une diminution de la construction. Le concours d’architecture - pourtant promis par le candidat aujourd’hui président - se raréfie. Son détricotage dans le logement social, couplé à l’utilisation massive de la VEFA travestissent l’esprit de la commande publique et donc la garantie de qualité que nous devons à nos concitoyens. Certes, la période a été impactée par la pandémie. Mais on retient surtout un recul de l’envie de bien faire sous l’alibi de l’urgence. Nous estimons qu’il faut construire mieux, et pondérer le constat du « plus de logement » selon les réalités et les territoires. Pour renverser la vapeur, il faut mettre sur la table les moyens nécessaires à la hauteur des besoins et des attentes de nos concitoyens en termes d’habitat. Il ne s’agit pas simplement de moyens financiers, mais aussi du conseil et de l’expertise que chacun doit pouvoir trouver, politiques et citoyens, sur l’ensemble du territoire. Des actions expérimentales, comme l’AMI « Engagés pour la qualité du logement de demain » sont utiles, elles doivent être généralisées.

Patrick Vettier : Je retiens le fait que l’on n’a pas trop avancé. Certes, il y a eu des lois et aménagements qui ont vu le jour, dont la loi Elan, qui a été édulcorée. Nous avons vu passer des questionnements comme celles posées par la commission Rebsamen, qui n’inclut pas les architectes, ou le rapport Girometti-Leclercq qui met en avant les lacunes du logement construit ces dernières années : le détournement du logement social dans la VEFA, l’absence de prise en compte des préconisations issues de la convention citoyenne… des intentions, mais toujours le même constat qui n’évolue pas. Selon moi, lors de ce quinquennat, la question essentielle du logement n’a pas été traitée comme elle le mériterait. J’aimerais dire à tous que le logement ne doit plus être un produit financier, c’est beaucoup plus que ça : la question économique ne doit pas être seule prise en compte. Je pense aussi que le traitement du logement par nos politiques est trop individualisé, il faudrait aujourd’hui inverser la tendance, privilégier la dimension « le logement comme une ressource collective et partagée.

Ingrid Taillandier : La baisse des APL a sensiblement gelé la trésorerie des bailleurs. L’injonction qui a été faite aux « petits bailleurs » - dont le parc est inférieur à 12 000 logements - de se regrouper, a focalisé leurs efforts sur une restructuration chronophage et économiquement dommageable. La baisse du nombre de logements construits depuis 3 ans et du nombre de logements instruits en permis de construire le prouve. Par ailleurs, l’architecture, et plus encore l’architecte, n’ont jamais été intégrés aux décisions, alors que ce sont les garants de la qualité des logements au travers des missions complètes et du suivi de chantier. Malheureusement la continuité de la mission n’est plus une obligation depuis la loi ELAN pour les bailleurs sociaux, c’est une remise en cause de notre rôle parfaitement injuste.

 

Quelles sont vos propositions pour les 5 prochaines années ?

Fabien Gantois : Les défis de l’aménagement, les besoins en logements de qualité et les enjeux de la transition écologique appellent à un investissement massif dans la matière grise. Tous les acteurs doivent monter en compétences ensemble, depuis la formation initiale jusqu’à la formation continue. Les filières professionnelles et professionnalisantes doivent être écoutées et soutenues, c’est une priorité. Cela fait des décennies qu’on dévalorise les filières d’enseignement technique du bâtiment, sans parler des écoles d’architecture auxquelles l'État octroie le budget le plus faible par étudiant comparativement aux autres secteurs. En Île-de-France, nous sommes en liens étroits avec les écoles, les organisations professionnelles concernées sur nombre de sujets, depuis près de dix ans nous avançons ensemble. Il y a également urgence à renforcer le conseil sur les territoires auprès des élus locaux et des habitants. En finançant notamment à leur juste valeur les CAUE, en développant l’intervention des architectes-conseils de l’État, en confortant l’ingénierie architecturale au sein des collectivités, mais aussi en simplifiant les dispositifs et en harmonisant l’intervention des acteurs pour mieux épauler les petites communes et les territoires. 


La qualité ne doit pas être réservée à quelques projets au dépend d’une production générale moyenne. Notre pays, l’aménagement de nos territoires, exigent une stratégie et une politique de l’architecture transversale, constante, à tous les étages de l’appareil administratif. La qualité d’un projet architectural ne relève pas exclusivement de la responsabilité de l’architecte et de son équipe d’ingénieurs. Les élus, les entreprises, les banques et les financeurs publics, les assureurs doivent se l’approprier en responsabilité. Chacun doit assumer son rôle en changeant de paradigme : cette chaine de valeur est au service de la qualité de notre cadre de vie. Ces enjeux sont au cœur de la société française. De fait et de par la loi, l’architecture est d’intérêt public : elle doit donc être portée par tous. Passer par la loi pourrait s’avérer aussi fructueux si on veut améliorer et avancer en la matière.


L’adaptation des bâtiments au réchauffement climatique doit être une priorité. L’accent est surtout mis aujourd’hui sur le confort d’hiver et les déperditions globales. On doit aller plus loin, au risque de voir fleurir les climatiseurs, ou de reléguer une grande partie du parc inadapté aux canicules avec des conséquences sanitaires et de santé publique majeures pour les populations, en particulier les plus défavorisées. Nous proposons la mise en place d’un Diagnostic de Résilience Climatique (DRC) afin d’informer locataire et propriétaire sur la capacité du logement à être habitable en période caniculaire. Mais ceci appelle aussi une vision plus globale tenant compte de la démographie. Ainsi, les réhabilitations thermiques ne sont plus envisageables sans l’adaptation des immeubles au vieillissement.
Sur un plan opérationnel, j’estime qu’il faut revaloriser et étendre le concours d’architecture tout en le rénovant. Il est aujourd’hui trop souvent perçu comme une étape dispendieuse en temps et en argent. Pourtant, le concours est un formidable moment de formalisation partagée du projet entre élus, maîtres d’ouvrages et maîtres d’œuvre, en particulier les architectes. Un collège de riverains pourrait aussi être associé. Cela permettrait selon moi d’éviter les situations de blocages que l’on connait, avec les recours sur les permis de construire. À ceux qui estiment qu’il faut supprimer le dialogue pour aller plus vite et construire plus, comme ne plus rendre opposable l’avis de l’ABF, je pense qu’il faut faire tout le contraire, sans quoi nous irons au-devant de difficultés sociales et politiques plus grandes.

Patrick Vettier : La principale proposition serait de faire du logement un enjeu national qui questionne le logement dans sa globalité et non de façon clivante, à l’image de la médecine par exemple. Au moins 80 % du bâti en 2050 est déjà construit. Une proposition majeure serait d’inciter et porter l’effort de tous les acteurs de la construction sur la rénovation et la réhabilitation du bâti en place. Cette action ne se limiterait pas à la simple rénovation thermique, mais anticiperait de nouveaux usages, du confort accru, d’avantage de lumière, des coûts énergétiques moindres. Ce serait aussi intégrer des espaces de travail à domicile, accompagner le vieillissement des habitants dans un cadre familier qui les sécurise, prendre plus en compte les demandes et les besoins des occupants, le tout avec un objectif peu carboné. La construction actuelle génère beaucoup trop de déchets et consomme énormément d’énergie. Et pour paraphraser, les architectes pourraient reprendre à leur compte la citation : « Quand le logement va bien, tout va mieux ». En cela, revenir à des hauteurs de plafond accordées à la taille croissante de leurs habitants, profiter de surfaces habitées étendues vers l’extérieur, ou encore favoriser l’appropriation de son cadre intime par la reprise en main de ses habitants.

Ingrid Taillandier : Il faudrait imaginer une fiscalité immobilière maîtrisée, pour que le logement cesse d’être un produit spéculatif sans qualité, cesse d’être un produit tout court. Il faudrait aussi exiger des certifications ou labels pour bénéficier des avantages fiscaux, imposer la garantie d’un logement bien fait et suffisamment grand. Le foncier constitue aussi un levier essentiel pour rééquilibrer les bilans des bailleurs et promoteurs. Aujourd’hui le pourcentage de ce poste pèse sur le bilan au détriment du logement lui-même, au détriment de sa taille comme de la qualité et pérennité de sa construction. Les budgets travaux doivent être augmentés, les priorités et projets vertueux mis en avant. Il me semble que si tous les acteurs de la construction partageaient une culture commune et s’engageaient pour construire un patrimoine de demain de qualité, nous ferions un grand pas. Soyons fiers de ce que nous construisons ensemble !

 

Quelles seraient les évolutions nécessaires concernant le statut de l’architecte ?

Fabien Gantois : La prise en compte de la diversité des pratiques architecturales anime la profession. Le « tableau », auquel chaque architecte est inscrit, permet aujourd’hui toutes les pratiques. Pour moi, l’enjeu est plutôt celui de la culture commune entre les diplômés en architecture – titulaire d’un master – et les habilités à l’exercice de la maîtrise d’œuvre. Quelle formation est objectivement nécessaire pour devenir architecte ?  Dans les prochaines semaines, le Conseil régional de l’Ordre d’Île-de-France fera état publiquement de sa position. Nous avons avant cela privilégié des auditions pour entendre tous les ressentis et les points de vue : CAUE, représentant des étudiants en architecture, chercheurs, autres ordres ou conseils régionaux, architectes étrangers. La décision doit être éclairée et surtout ne pas être « privatisée » par la profession. Du fait de notre mission d’intérêt public, nous devons répondre collectivement à cette question fondamentale : qu’est-ce qu’être architecte pour la société française au XXIème siècle ?

Patrick Vettier : La tâche est grande ; l’absence de considération de la valeur ajoutée par notre travail superposé aux idées reçues sur les « architectes » ne favorise pas l’écoute d’une parole sensée. À mon avis, l’évolution du statut des architectes passe avant tout par une reconnaissance indiscutable de leur savoir-faire, de leur habilité à s’adapter aux contextes les plus exigeants. La période actuelle que nous traversons est d’autant plus délicate et fragile, que nous devrons faire preuve d’inventivité. La qualité d’architecte revendique celle d’un professionnel aguerri en force de solutions. En France, il y a pratiquement autant de communes que d’architectes capables d’apporter un conseil aux élus du territoire. L’architecte est un acteur engagé qui revendique le « mieux vivre » comme un objectif fondamental de son travail. Cette action devrait s’inscrire dans une volonté de politique nationale qui ferait la promotion de ceux dont c’est le métier par des actions publicitaires, accompagnées de mesures fiscales incitatives car garantes du résultat. Pouvons-nous espérer enfin d’une véritable politique publique de l’habiter qui place l’architecte au cœur du dispositif.

Ingrid Taillandier : L’architecte doit conserver son rôle de chef d’orchestre, jusqu’à la livraison du bâtiment. Ce n’est malheureusement pas la tendance actuelle. Ses capacités à maîtriser le chantier doivent être renforcées et communiquées. L’apprentissage de ce savoir-faire constructif doit avoir lieu dès la formation des architectes, dans les écoles. La maitrise des détails constructifs, des mises en œuvre et de l’économie du projet sont essentiels pour notre crédibilité et durabilité. La notion d’équipe de maitrise d’œuvre cohérente et soudée entre architectes, bureaux d’étude et Moex (Maitrise d'Œuvre d'Exécution) doit être renforcée.

 

Propos recueillis par Sipane Hoh
Photo de une : de gauche à droite - Fabien Gantois par Ottaviani Abaca / Patrick Vettier par Arthur Péquin / Ingrid Taillandier par Gaëla Blandy
 

Claire.lemonnier
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