« Le logement, c’est le plus beau projet politique qui soit », Bernard Delvaux (Etex)

Alors que le secteur du bâtiment traverse une crise durable en Europe, Bernard Delvaux, directeur général du groupe Etex, estime qu’il est temps de repenser en profondeur la chaîne de valeur de la construction. Industrialisation, préfabrication, modularité et intelligence artificielle : il dessine les contours d’un secteur plus productif et revient sur les investissements et les innovations du groupe.
Pouvez-vous nous faire un point sur la conjoncture actuelle du groupe Etex et du bâtiment en général ?
Le groupe Etex est présent dans 47 pays, au travers de 4 métiers, et nous sommes proches des 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Nous fabriquons des matériaux pour la construction et la rénovation. Or, globalement, il y a quand même très peu d’endroits dans le monde où la construction et la rénovation fonctionnent bien aujourd’hui. Malheureusement, là où cela fonctionne le moins bien depuis trois ans, c’est quand même dans ce que j’appelle « la vieille Europe », dans laquelle il y a des pays très importants pour nous, comme la France – qui est notre plus grand pays en termes de taille –, comme l’Angleterre, et comme l’Allemagne. Peut-être un jour aussi le Benelux, qui tient encore même si ça n’est pas très brillant. C’est un marché ouvert, donc si ses voisins ne vont pas bien, le Benelux n’ira pas bien non plus à un moment donné.
Cela fait quand même 3-4 ans que la construction souffre, depuis la guerre en Ukraine, l’augmentation des prix des énergies etc.
Ce qui est en train de se passer depuis la dernière fois que l’on a échangé en mars, c'est que la guerre au Moyen-Orient et l'attaque américaine en Iran ont créé un choc supplémentaire, alors qu'on espérait fin 2025, tout début 2026, qu'on était au point le plus bas du marché et qu'on allait connaître une reprise lente à partir de 2026.
Mais avec ce qui s'est passé en mars en Iran et autour du détroit d'Ormuz, ça ne s'est pas du tout passé comme prévu. Au contraire, puisque ce qu'on a vu, c'est une augmentation des coûts des énergies, qui sont évidemment des éléments qui sont très importants pour nous. Cela a conduit à une inflation généralisée dans beaucoup de domaines, les produits de construction, mais aussi simplement les carburants et tous les produits qui sont utilisés dans nos matériaux de construction, que ce soit le ciment, le papier, toute une série de fibres, les coûts de transport ont augmenté, etc. Il y a une pression inflationniste sur tous les coûts de construction, liée aux matériaux.
Cette guerre, cette instabilité dans la région se prolonge. Au début on espérait que cela allait se stabiliser, mais ça se prolonge, et donc ça se traduit aussi par des estimations de coûts à long terme de l'énergie qui augmentent, des taux d'intérêt qui à moyen terme et à long terme augmentent, et on sait que c'est mauvais pour l'immobilier.
Et c'est vrai qu'on voit arriver 2027 et 2028 avec pas mal d'inquiétude parce qu'on ne voit pas ce qui ferait que ce soit meilleur que 2026, au contraire.
Quels segments sont les plus touchés chez Etex, plutôt la construction ou la rénovation ?
La rénovation est naturellement plus stable parce qu'on parle très souvent de projets qui sont de plus petite taille et qui peuvent être phasés, qui peuvent être financés graduellement aussi.
Mais, s’il y a quelques années on espérait tous qu'on allait passer de 1 % de rénovation du bâti à 3 % de rénovation du bâti, aussi pour des raisons écologiques, de production de CO2, etc. On n'est pas du tout en train de passer de 1 % à 3 %. On est plutôt en train de passer de 1 % à -1 %, il y a une décroissance.
Le problème principal étant évidemment la construction neuve. Ce qui pose problème parce que des projets qui ne sont pas lancés aujourd'hui, ce sont des matériaux qui ne seront pas fournis dans un an. Donc il y a un effet retard qui nous fait dire qu'on entre dans une nouvelle période de faiblesse de marché qui risque de durer. Ce n'est pas une période de 3 mois, c'est une période de 12 ou 24 mois probablement.
Cela nous oblige à revoir comment on s'organise, la taille de nos équipes, la taille de nos usines. Cela nous force aussi, dans certains cas, à imaginer notre marché un peu différemment.
Alors que l’élection présidentielle française approche, quelles seraient vos propositions pour le logement et le bâtiment ?
On dit aujourd’hui qu’il y a un énorme besoin dans le domaine du logement. Il y a des logements précaires, parfois même insalubres, en particulier dans les grandes villes. Il y a un logement qui n'est pas vert du tout, puisqu'en moyenne en Europe, à peu près 30 % du CO2 vient du logement, de son chauffage et refroidissement, des les passoires thermiques.
En plus, quand on réfléchit bien, le logement c'est quand même le plus beau projet politique qui peut correspondre et remplir des objectifs environnementaux. C'est bien pour des socialistes qui veulent faire en sorte qu'on vive dans un bon contexte et dans un bon confort. C'est bien pour des libéraux qui ont envie de faire vivre tous les petits entrepreneurs locaux, les distributeurs locaux, les développeurs immobiliers, etc. Et donc en fait, quel que soit le bord dans lequel on est, on devrait en faire le plus beau projet politique qui soit. Et la réalité, c'est que nulle part en Europe - pas seulement en France d'ailleurs - ce n'est le cas aujourd'hui.
Le groupe Etex a publié une étude sur la construction dans 10 ans. Pouvez-vous nous en dire plus sur les résultats ?
J’ai rejoint Etex il y a 5 ans, et c’est la première fois que je travaille dans le domaine des matériaux de construction. J’ai travaillé dans l’automobile, dans les télécoms, dans l’aviation. Et j’ai été frappé de voir comme la chaîne de valeur complète de la construction est inefficace.
Entre le moment où le matériau sort de nos usines et est vendu, et le moment où il est installé, il se passe énormément de temps, il y a énormément d'intermédiaires, il y a énormément de transports, de stockage, il y a énormément de déchets en route, de reprises de toutes les sortes, parce que ce n’est pas bon du premier coup et on refait, etc.
Si vous regardez les courbes de productivité dans l'automobile, dans la chimie, dans l'acier, dans l'aviation, et que vous regardez les courbes de productivité dans la construction, vous allez voir que toutes ces courbes vont exploser, sauf la construction qui est désespérément plate. Grosso modo, à quelques exceptions près, on construit des bâtiments comme on les construisait il y a 100 ans. On a un marché qui est extrêmement fragmenté. On a énormément de toutes petites entreprises, de petits architectes… C’est tellement fragmenté qu’aucun n’a la taille qui lui permet d’industrialiser, de modulariser, de standardiser, de digitaliser tout ce qui pourrait l’être.
Cela nécessite de concevoir la construction différemment, de dessiner le bâtiment avec des technologies un peu différentes, de faire intervenir des technologies modulaires qui permettent de fabriquer des panneaux en usine plutôt que sur le chantier. Ce que d'ailleurs les gens souhaitent, parce qu’il y a beaucoup moins de gens qui sont volontaires pour travailler sur le chantier alors qu'on trouve encore des gens pour travailler en usine.
Il y a une grosse possibilité de construire mieux et beaucoup moins cher si on conçoit la chaîne de valeur différemment. Cela passe par exemple par une partie de la chaîne de valeur qui est modulaire. Puisqu'elle est modulaire, elle peut être standardisée et industrialisée. Et quand vous industrialisez, vous n’avez plus du tout les mêmes coûts.
Il y a beaucoup de constructions aujourd'hui qui pourraient se faire ainsi, sans même aller vers la maison individuelle quatre façades, qui sera peut-être la dernière à être industrialisée et modularisée. Mais les logements multi-appartements, les logements pour les personnes âgées avec des zones communes et des petits appartements, les logements pour les étudiants, ce sont des choses qu'on peut très facilement modulariser. La structure du bâtiment et la façon dont il est préparé hors site et puis assemblé sur site peut être extrêmement efficace.
Nous avons une activité comme cela en Angleterre et en Irlande, où nous fabriquons des milliers d'appartements par an. On fabrique tous les panneaux en usine et on les amène dans l’ordre du montage sur site, donc ils ne sont même pas stockés. Ils sont déchargés du camion et installés sur place directement.
Tout cela se passe sans échafaudage, parce qu'on construit d'abord, on fait la dalle, on construit le premier niveau, on met l'escalier au milieu, on monte au premier étage, on fait la dalle du premier étage, on met les panneaux du premier, et ainsi de suite. Et je peux vous dire qu'en quelques semaines, tout le gros œuvre fermé est terminé.
On est beaucoup moins dépendants des conditions météorologiques et il y a beaucoup moins de surprises puisque tout a été dessiné avec un système digital BIM et des machines à commandes numériques et préassemblé.
Que pensez-vous de l’intelligence artificielle ? Que peut-elle apporter au secteur du bâtiment selon vous ?
Cela peut apporter beaucoup, à beaucoup de niveaux. D’abord, je pense dans toutes les fonctions de « cols blancs », notamment les fonctions d’ingénierie et d’architecture. L’intelligence artificielle intervient progressivement partout. Maintenant, notre métier reste un métier physique. C'est un métier d'usine avec des « cols bleus » qui ne vont pas être remplacés demain. C'est un métier de produit physique et on ne peut pas dire que ce service va disparaître parce qu'il est remplacé par l'intelligence artificielle.
Est-ce que, malgré la conjoncture, le groupe Etec a des investissements prévus, ou des nouveautés qui vont être lancées ?
On continue d'investir dans nos usines, mais c'est difficile d'investir dans les pays où il n'y a pas de croissance. Nous avions l’idée de construire une nouvelle usine de laine de verre en France il y a quelques années, mais pour l’instant notre projet est mis au frigo en attendant que le marché revienne à des niveaux plus acceptables. Mais c’est pareil en Allemagne, au Benelux, et dans les pays nordiques. C'est un peu moins vrai en Europe de l'Est et de Sud, dans des pays comme l'Espagne, le Portugal, ou l'Italie, où on voit qu'il y a encore une dynamique de marché plus favorable.
Nous avons beaucoup travaillé sur la consommation énergétique depuis 5-6 ans. Si on réduit la consommation énergétique, on réduit nos factures, mais on réduit aussi beaucoup le CO2 puisqu’on calcine du gypse, on fond du verre, puis on doit sécher nos produits. Chaque année, on est au-delà de 2-3 % de réduction par rapport à l’année précédente. Nous avons dû réduire d’environ 20 % notre consommation énergétique sur les 4-5 dernières années, ce qui est très important.
Nous avons aussi fait certains investissements dans les usines Siniat. On a notamment travaillé sur la consommation d’eau à Saint-Loubès (Gironde), avec un raccordement à des stations d’épuration pour utiliser des eaux recyclées dans notre process de fabrication. C’est un investissement sur lequel on est en train de travailler et qui va être déployé sur Carpentras (Vaucluse). C’est intéressant car on est dans le Sud-Est et on a vraiment des restrictions d’eau. Et puis parce que cela va dans le sens de l’histoire. On ne va pas utiliser de l’eau potable pour fabriquer des plaques de plâtre, ça n’a pas de sens.
Après, on essaie d'être innovants et on l'a été en France récemment avec des produits sur la plaque de plâtre qui sont des produits carbone négatifs, des produits 100 % recyclés, comme « VivaCycle » et « VivaPure ». Nous avons aussi « Tecta », une formidable tuile qui peut remplacer de façon esthétique l’ardoise naturelle et qui se vend très bien en France.
Propos recueillis par Claire Lemonnier
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