Frédéric Carré, le bâtiment en première ligne

Le 23 juin 2026, Frédéric Carré est président de la Fédération française du bâtiment (FFB) depuis quatre jours lorsqu’il donne sa première conférence de presse dans la salle dédiée du « Château », le siège parisien de l’organisation, comme l’appellent ses membres.
« On ne voit toujours pas la sortie de la crise. » Posture raide, yeux azur, accent toulousain qui envahit la salle depuis l’estrade, l’homme de 51 ans se montre grave et combatif dès le début de son mandat. Il prend les commandes d'une organisation, qui regroupe près de 50 000 entreprises d’un secteur confronté à de nombreux chantiers : manque de logements neufs, millions de logements à rénover, coûts des matériaux élevés, nouvelles exigences liées au changement climatique. Des enjeux politiques majeurs qui pourraient peser dans la campagne présidentielle.
La FFB, Frédéric Carré la connaît de fond en comble. Cela fait 25 ans qu’il exerce des mandats syndicaux : président des jeunes dirigeants de la FFB à 25 ans, président de la Fédération départementale de la Haute-Garonne (FBTP 31), puis de la Fédération de l’Occitanie, vice-président de l’Union des Métalliers. En 2020, il rejoint le comité exécutif national de la Fédération puis est nommé vice-président en 2023. Son parcours ressemble moins à une conquête qu’à une longue montée en puissance.
Ceux qui travaillent avec lui depuis plusieurs années, qui l’ont vu monter en responsabilités, décrivent un dirigeant posé, pragmatique, qui « bosse énormément ses dossiers » et a besoin d’en mesurer tous les ressorts avant de trancher. Frédéric Carré est « un fonceur extrêmement combatif », mais « très à l’écoute de ses interlocuteurs et de ses collaborateurs ».
Une affaire de famille
Le bâtiment, la FFB, c’est une affaire de famille. « Mon père était déjà très impliqué, président de la Fédération régionale Midi-Pyrénées et de l’Union des Métalliers. Mon engagement a commencé dans la continuité de cette tradition familiale », nous raconte Frédéric Carré en mars dernier, en pleine campagne pour l’élection. En 2004, il reprend l’entreprise familiale, le groupe Carré, spécialisé dans la métallerie et la menuiserie aluminium, implanté à Tournefeuille, en Haute-Garonne. Il compte aujourd’hui 150 salariés et des chantiers dans toute l’Occitanie.
Mathieu Roudié, président de la FBTP31, connaît Frédéric Carré depuis 25 ans. Ils se sont rencontrés sur des chantiers, alors jeunes conducteurs de travaux dans leurs entreprises familiales respectives. Leurs pères étaient déjà amis. M. Roudié voit son copain prendre une nouvelle envergure lorsqu’il devient président de la fédération de Haute-Garonne, il y a une dizaine d’années. « Il est devenu évident que cette fonction lui plaisait et qu’il avait une grande aptitude à défendre les intérêts des adhérents », se remémore-t-il.
« Quand il a pris la présidence d’Action Logement Immobilier en 2021, il a pris une autre stature », observe de son côté Frank Perraud, qui a connu Frédéric Carré une vingtaine d’années plus tôt, dans les couloirs de l’Union des Métalliers, alors présidée par Alain Carré, le père de Frédéric.
Logique patronale
À la tête d’Action Logement Immobilier (ALI), la branche qui construit, gère et rénove les logements d’Action Logement, Frédéric Carré découvre une autre dimension. Il pilote un ensemble de 50 filiales, des milliers de salariés et des investissements qui se chiffrent en milliards. « Il a vu à quel point on pouvait peser dans des instances extérieures à la FFB, pour la défense et pour le bien de notre profession », avance Franck Perraud, que Carré a nommé vice-président de la FFB.
Quelques mois après sa prise de fonction, la guerre en Ukraine vient brutalement compliquer la situation des entreprises du bâtiment. Le secteur doit composer avec des prix des matériaux qui flambent et des taux d’intérêt en hausse.
Frédéric Carré prend alors une décision qui tranche avec les usages du monde HLM. Il engage la révision des marchés, en revalorisant les prix des contrats de travaux déjà conclus, et l’octroi d’avances de trésorerie aux entreprises intervenant sur les opérations d’Action Logement Immobilier. Cela pèsera sur la trésorerie et le taux de financement d’ALI, et ne se fera pas sans quelques frictions avec l’Union sociale pour l’habitat (USH), l’autre poids lourd du secteur, qui regroupe et représente l'ensemble des organismes HLM en France. Mais le Haut-Garonnais conserve sa logique de chef d’entreprise : on ne peut pas demander aux PME de tenir seules, quand c’est toute la chaîne économique du secteur qui vacille.
Bonnes tables et ovalie
Il y a les dossiers, les réunions, l’entreprise familiale à faire tourner. Mais il reste tout de même du temps pour d’autres plaisirs. Qu’est-ce qu’il aime ? « La table ! » répond sans hésiter Mathieu Roudié. À Toulouse, les deux amis aiment dîner au restaurant étoilé le Jardin de l’Opéra. Le chef Stéphane Tournié est un copain. Souvent installés à une table dans la cuisine, pas de carte, ils font confiance au maître des lieux, dégustent ses mets et ses vins en « refaisant le monde ». Il y a aussi cette poignée d’amis entrepreneurs garonnais qu’il aime retrouver autour de belles assiettes ; leurs retrouvailles s’organisent sur un groupe WhatsApp baptisé « Le bœuf Wellington ».
Mais au quotidien, l’hygiène de vie se doit d’être disciplinée, presque celle d’un sportif de haut niveau. Il faut tenir la distance et ne pas négliger la récupération. Lors des repas d’affaires, un demi-verre de vin, puis de la Badoit. Des repas légers pour bien dormir, car le lendemain, il faut être en forme. Dans cette vie-là, « vous avez match tous les jours », formule Mathieu Roudié.
Peut-être s’inspire-t-il des rugbymen professionnels qu’il regarde et côtoie depuis toujours. Supporter passionné de l’équipe de France et du Stade Toulousain, il assiste chaque année aux finales du Top 14 dans les tribunes et s’efforce de ne rater aucun match de l’US Colomiers Rugby, club de la banlieue toulousaine qui évolue en deuxième division professionnelle et que son père préside depuis 20 ans.
Coups durs
Le dimanche matin, c’est sortie vélo. Au printemps 2023, il roule avec des amis, à vive allure comme à son habitude. Malgré l’effort et le plein air, la situation de l’entreprise est toujours dans un coin de la tête. Depuis plusieurs mois, le groupe Carré traverse une mauvaise passe : l’activité tourne au ralenti et il y a ce prêt garanti par l’État devenu difficile à rembourser. Dans une descente, une flaque d’eau. Sous la flaque, un trou. La roue se bloque. Il tombe. « Je suis motard, je roule à 200 tout le temps et ce jour-là, je tombe à 30 km/h en vélo », lâche Frédéric Carré, encore étonné par ce coup du sort.
La chute est grave. Des vertèbres sont touchées. Il passe dix-huit heures immobilisé sur une planche et subit de lourdes opérations.
Ses proches sont très inquiets. « On se demandait comment il allait se redresser », se souvient Frank Dessemon, membre de l’Union nationale des économistes de la construction (Untec), qui collabore régulièrement avec la FFB et Action Logement Immobilier.
Dans un milieu où la solidité d’une entreprise est souvent associée à celle de son dirigeant, les coups durs font naître des doutes. Au sein de la filière, certains s’interrogent sur sa capacité à tenir ses mandats.
Depuis son lit d’hôpital, Frédéric Carré se remet à la tâche pour redresser son entreprise. À l’automne 2023, il demande au tribunal de commerce de Toulouse le placement de sa société en redressement judiciaire. Le patron présente cette décision comme un acte de gestion.
Et, visiblement, ça paie. Deux ans plus tard, La Gazette du Midi titre : « Crise du bâtiment : le groupe Carré tire son épingle du jeu avec un carnet de commandes de plus de 44 millions d’euros ».
Le corps, lui, n’est pas totalement réparé. « Pendant deux ou trois ans, il était quand même en souffrance », confie Frank Dessemon. Lors des salons ou des interminables journées de congrès pendant lesquelles il faut passer de stand en stand, serrer des mains, piétiner pendant des heures, il doit régulièrement s’asseoir. « On sentait que les efforts lui pesaient. »
Aujourd'hui, l'énergie est retrouvée, même si les blessures ont laissé des séquelles : à chaque pas, la démarche rigide les trahit.
Ses vis dans le dos lui valent même un surnom, donné par certains de ses amis : « Iron Man ». « Il doit sonner aux portiques des aéroports ! », plaisante Mathieu Roudié.
Le favori du président
Le 20 mars 2026, Carré est élu au premier tour après une campagne « âpre et difficile », selon des proches. « Des adversaires ont utilisé les difficultés de son entreprise et les interrogations liées à son accident pour tenter de l’affaiblir. » Sa victoire n’est pourtant pas une surprise. Beaucoup savaient qu’il était le favori d’Olivier Salleron, le président sortant.
« Ce ne serait pas honnête de dire que je n’y ai pas pensé dès ma prise de fonction », admet ce dernier. Dès son arrivée à la présidence, en 2020, il voit en Frédéric Carré « un fort candidat potentiel » à sa succession, « le profil parfait ». Il lui confie d’abord le développement du réseau de la FFB : structurer les équipes chargées de recruter et fidéliser les adhérents, et renforcer la présence de la Fédération sur le territoire. Une mission dans laquelle Frédéric Carré donne rapidement satisfaction. Lorsqu'Olivier Salleron est réélu pour un second mandat de trois ans, il fait de Carré son premier vice-président. « Les liens sont forts », résume-t-il.
Après le vote au siège de la FFB, Frédéric Carré retrouve une cinquantaine de proches au Café Belloy, une brasserie à quelques mètres du « Château » et de l’Arc de triomphe.
« On vient d'une terre de rugby, la troisième mi-temps, c’est important », sourit Mathieu Roudié. « On travaille beaucoup pour gagner les deux premières. C’est important de sanctionner le travail par un moment de convivialité. On aime ça. » Et Frédéric, assure-t-il, « il est bon dans les deux premières et la troisième, je vous garantis qu’il ne laisse pas sa part au chien ».
Roudié et Carré avaient prévu de rentrer à Toulouse le vendredi soir, par le vol de 18 heures. « À 16 heures, il m’a dit : écoute Mathieu, je crois qu’on va prolonger un peu. » Ils prendront finalement un vol pour la Haute-Garonne le lendemain.
De retour dans son fief, Frédéric Carré peut savourer son élection auprès de sa femme et de son fils. Il retrouve aussi les présidents des fédérations départementales occitanes qui l’avaient rapidement soutenu. Il les avait réunis en Lozère en septembre 2025, peu avant le lancement de sa campagne, un rassemblement qu’ils ont baptisé « l’appel de Mende ». Carré est désormais le premier président de la FFB issu de l’Occitanie en 126 ans d’histoire.
Ce dimanche matin, Frédéric Carré s’est levé et est allé faire du vélo. Trois ans plus tôt, c’était impossible pour lui. On le lui avait même formellement interdit pendant quelque temps. Mathieu Roudié y a vu une manière de « conjurer le sort ».
« J’ai encore une fois changé de palier »
Est-on tout de même saisi d’un petit vertige le jour où c’est officiel, on est aux manettes, on va devoir rencontrer les ministres, gérer les crises, représenter des milliers de personnes, un secteur qui pèse tant dans l’économie nationale et touche à la vie quotidienne des habitants de France ?
C’est vrai que Frédéric Carré a pris l’habitude, au fil des ans, de fréquenter les politiques, d’enchaîner les longues réunions et de prendre des décisions importantes. Mais ce dimanche midi, avant de passer à table, il doit rappeler le ministre du Logement. Il se lève et glisse à son ami Roudié : « J’ai encore une fois changé de palier. » Il y a match tous les jours et, désormais, il est en première ligne.
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