Architecture et IA, une fausse entente ?

Longtemps considérée comme un domaine confidentiel, l’IA s’insinue désormais dans la conception, la fabrication, la gestion et l’usage même des bâtiments. Son impact, encore parfois discret, s’avère pourtant déterminant pour répondre aux enjeux cruciaux de durabilité, d’efficacité et d’innovation.
Une nouvelle ère pour la conception architecturale ?
Selon plusieurs architectes, l’intelligence artificielle modifie en profondeur la manière de concevoir. Certains architectes déclarent qu’au-delà de la simple génération de formes, l’IA facilite la simulation et la modélisation avancée, permettant d’anticiper le comportement structurel, thermique ou acoustique. À ce propos, Fabien Thuile, architecte associé des Ateliers A+ déclare : « Il est toujours délicat d’annoncer une « nouvelle ère » sans tomber dans une forme de prospective spéculative. L’histoire de l’architecture est jalonnée de ruptures technologiques : le dessin assisté par ordinateur, le BIM, la modélisation paramétrique… L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette continuité, mais avec une accélération sans précédent. »
Selon l’architecte, la technologie évolue aujourd’hui à une vitesse telle qu’il devient difficile de stabiliser des usages fiables et pérennes. « Les résultats peuvent être impressionnants, mais encore inconstants dès que l’on aborde les niveaux de précision, de réglementation ou de responsabilité propres au métier d’architecte.
À cela s’ajoutent des enjeux majeurs de confidentialité des données, de propriété intellectuelle et de traçabilité des décisions. Plutôt qu’une rupture immédiate, je considère que l’IA ouvre surtout un champ des possibles considérable. Elle constitue un potentiel d’augmentation des capacités humaines plus qu’un remplacement. L’architecte restera celui qui porte l’intention, le sens et la responsabilité. »
Utilisation, défis et enjeux éthiques
L’IA ne se limite pas à la conception ou à la construction : elle révolutionne également la gestion des bâtiments. Les systèmes de gestion technique centralisée (GTC) s’enrichissent d’algorithmes d’apprentissage, capables d’analyser en temps réel les données provenant des capteurs (température, humidité, occupation, consommation énergétique).
Ces systèmes adaptent alors automatiquement le fonctionnement des équipements pour optimiser le confort tout en minimisant la consommation. Ce type d’approche, permet d’anticiper les défaillances tout en prévoyant la maintenance prédictive.
Mais est-ce que l’IA est utilisée au sein des agences d’architecture ? Fabien Thuile souligne que la pratique est déjà largement diffusée chez les Ateliers A+, souvent via des outils personnels ou gratuits : « Notre objectif est donc d’organiser ces usages en proposant des solutions professionnelles adaptées à nos besoins, avec une maîtrise des données et des flux de travail. Cette démarche est en cours de déploiement. Concrètement, certains pôles utilisent déjà l’IA de manière opérationnelle. Le pôle infographie a recours à des outils génératifs pour améliorer le réalisme des perspectives et des animations, notamment sur les textures, l’ambiance ou la postproduction. Le pôle concours et communication utilise l’IA comme assistance rédactionnelle pour structurer des notes, synthétiser des informations ou produire des premières versions de contenus. Ces usages restent encadrés et complémentaires. »
Shahrzad Fereidouni, Design Technology Manager au sein de Grimshaw, précise qu’au sein de Grimshaw, l’IA est utilisée « d’une manière sélective et intentionnelle et principalement lorsqu’elle aide les équipes à travailler plus efficacement et à naviguer plus aisément dans l’information ».
Par ailleurs, la femme de l’art nous informe qu’à l’agence, ils sont surtout intéressés à la façon dont l’IA peut renforcer la pensée conceptuelle. «Les productions de l’IA sont considérées comme des amorces d’exploration, non comme des éléments déterminants du projet. Nos équipes conçoivent l’architecture ; lorsque l’IA intervient, c’est pour soutenir les phases de test, de visualisation et de communication, plutôt que pour définir l’intention architecturale elle‑même. »
Selon Shahrzad Fereidouni, « l’IA modifie le déroulement du travail plutôt que son résultat. Elle aide les équipes à circuler plus facilement entre idées, informations et représentations, permettant au raisonnement conceptuel et à la communication visuelle de se développer en parallèle plutôt qu’en séquence. » Ainsi, grâce à l’IA, « la conception reste entièrement élaborée par l’équipe, mais le chemin pour y parvenir devient plus fluide et plus itératif. »
Quant à Fabien Thuile, il souligne qu’à court terme « l’impact direct sur la conception architecturale reste encore limité dans la production quotidienne. En revanche, les évolutions à venir sont considérables, en particulier dans les outils de conception eux-mêmes ».
Selon l’associé des Ateliers A+ : « Il serait risqué de développer aujourd’hui des solutions internes trop spécifiques, car l’innovation est principalement portée par les éditeurs de logiciels qui intègrent progressivement l’intelligence artificielle dans leurs plateformes. On observe déjà des investissements massifs visant à constituer des bases de données de configurations spatiales, environnementales et techniques. Ces « modèles de villes » virtuels permettront demain de simuler rapidement de multiples variantes, d’optimiser des performances ou d’éclairer des arbitrages complexes. L’enjeu principal sera moins de produire automatiquement des projets que d’augmenter la capacité d’analyse : comparer des hypothèses, anticiper des impacts, gagner du temps sur les tâches répétitives. Cela pourrait ainsi dégager davantage de temps au profit de la conception, des échanges avec les acteurs du projet et de la qualité architecturale. »
Cependant, l’IA soulève des questions éthiques et techniques. La dépendance accrue aux algorithmes pose la question de la transparence des décisions, de la sécurité des données ou encore de la responsabilité en cas d’erreur. À ce propos, Fabien Thuile déclare : « Les enjeux éthiques sont centraux. L’IA générative permet aujourd’hui de produire très facilement des images ou des formes en s’appuyant sur le style d’architectes identifiables. Cela peut être séduisant visuellement, mais cela reste souvent superficiel, sans fondement technique ni responsabilité constructive. On se situe alors davantage dans la démonstration que dans le projet. »
Selon l’architecte, le véritable enjeu est ailleurs : il concernele risque de standardisation. « Si les modèles d’IA sont alimentés par des bases de données globalisées, ils peuvent conduire à une homogénéisation des réponses architecturales à l’échelle mondiale. La question devient alors culturelle et sociétale : souhaitons-nous des environnements reproductibles à grande échelle, ou des architectures contextualisées, ancrées dans leur territoire ? À cela s’ajoutent des sujets majeurs : propriété intellectuelle, biais algorithmiques, responsabilité en cas d’erreur, consommation énergétique des modèles. L’architecte devra rester vigilant et critique vis-à-vis des outils qu’il utilise ».
Chez Grimshaw, l’éthique liée à l’IA se joue directement dans la manière dont le travail est produit et présenté. Shahrzad Fereidouni insiste sur le fait que « l’architecture a des conséquences, et des outils qui accélèrent le rythme de production peuvent aussi accélérer la prise de décision — mais ils ne doivent jamais remplacer le jugement. »
C’est pourquoi l’agence intègre l’IA dans ses processus de façon réfléchie. « Nous accordons la priorité à la compréhension du fonctionnement des outils, de la destination des données et des hypothèses qui sous‑tendent les résultats. Lorsque c’est pertinent, nous développons ou adaptons aussi des outils en interne — non seulement pour protéger les informations des clients et garantir la clarté de l’attribution, mais aussi pour conserver une visibilité sur la manière dont le calcul est utilisé et à quel coût. » Pour Grimshaw, il est important d’investir dans le développement des compétences au sein de l’agence, afin que les équipes comprennent à la fois le potentiel et les limites de ces outils. « L’IA peut soutenir l’exploration et la communication, mais elle n’efface pas la responsabilité. La conception, les décisions et leurs conséquences restent pleinement humaines. »
Vers une architecture augmentée ?
L’intelligence artificielle dans le domaine architectural s’impose comme un levier de transformation. Mais quelles attentes peuvent avoir les agences d’architecture ? L’architecte Fabien Thuile souligne : « L’intégration de l’IA doit rester guidée par les besoins réels et non par l’effet de mode. Son usage doit être justifié par des gains mesurables : temps, qualité, fiabilité, performance environnementale ou économique.
Et de poursuivre : « Il existe également une responsabilité écologique : les modèles d’IA ont un coût énergétique significatif, ce qui impose une utilisation raisonnée. Notre organisation pluridisciplinaire constitue un atout majeur. Nous regroupons architecture, ingénierie, économie de la construction et suivi de chantier. L’intelligence artificielle peut devenir un levier pour renforcer cette transversalité, en facilitant le partage de données, la coordination des métiers et l’analyse globale des projets. À terme, les perspectives les plus intéressantes concernent l’aide à la décision : simulation environnementale, optimisation carbone, analyse de variantes économiques, suivi de chantier prédictif ou maintenance des bâtiments. L’IA ne remplacera pas la conception architecturale, mais elle pourrait profondément transformer la manière dont nous produisons, évaluons et pilotons les projets. »
Tandis que les attentes futures de Grimshaw sont façonnées par leurs valeurs. « Toute utilisation de l’IA doit renforcer l’attribution et la responsabilité, et l’ingéniosité, au final, demeure humaine », conclut Shahrzad Fereidouni.
La véritable réussite de l’IA dépendra, malgré tout, d’une appropriation éclairée, d’une éthique rigoureuse et d’une capacité à préserver la dimension humaine de l’espace construit.
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