Se protéger des inondations selon l’architecte Corinne Vezzoni
Publié le 09 mars 2026 à 11h30, mis à jour le 09 mars 2026 à 17h19, par Virginie Kroun

Alors que 124 territoires à risque important d'inondation ont été identifiés en France, quels sont les leviers architecturaux pour s’en prémunir ?
L’architecte Corinne Vezzoni nous livre des bons réflexes : « laisser circuler l’eau plutôt que la contraindre », « préserver les sols et désimperméabiliser les surfaces », « intégrer des espaces de rétention au paysage » et « s’adapter à la topographie et au territoire ».
Focus sur ses projets qui reflètent ces principes d’architecture bioclimatique.
Pourquoi prévenir les inondations par l’architecture est important à vos yeux ?
Depuis le tout début de ma carrière, c’est un sujet qui m’a toujours interpellée. J’ai toujours vécu sur les rivages méditerranéens, à l’étranger mais proche de la mer. Et en Méditerranée, les épisodes pluvieux sont dramatiques. On l’a connu en Italie, en Espagne, au Maroc, avec des éboulements et des ravages produits par des pluies diluviennes sur des sols très secs.
Avec, en plus, un sujet très grave : la Méditerranée se réchauffe plus vite que toutes les autres régions du monde. Donc ces épisodes ne font que croître et ces précipitations deviennent de plus en plus dramatiques.
Tous ces pays — moi j’ai beaucoup vécu au Maroc — se sont toujours posé ces questions. Depuis la nuit des temps, en Grèce ou en Tunisie, l’homme a toujours essayé de composer avec la nature et de s’adapter à elle plutôt que d’aller à son encontre.
Quand on passe dans le sud de l’Italie ou en Grèce, on voit toutes ces collines façonnées par l’homme avec des terrasses successives pour cultiver mais surtout pour collecter les eaux, éviter le ravinement des collines et empêcher que la bonne terre ne s’échappe vers la mer. Lorsque les pluies sont très fortes, tout le substrat peut disparaître et être entraîné.
Comment expliqueriez-vous ces phénomènes ?
Au XXème siècle, on a construit de manière démesurée. On s’est étalé à plat en créant des lotissements.
Particulièrement en France : les Trente Glorieuses ont fait qu’on pouvait se déplacer, le pétrole était peu cher, et on pouvait aller loin en périphérie des villes pour s’installer dans des lotissements. Les zones commerciales se sont ajoutées à cela. On a minéralisé à plat des territoires.
Et voilà : on a aujourd’hui à Marseille et partout en Méditerranée un grand sujet. Si les pays du Nord ont souvent des surfaces horizontales et des villes plutôt à plat, en Méditerranée, la pente prédomine. Et lors de pluies diluviennes, cela amplifie la vitesse et la puissance de l’eau.
Parmi vos projets, lesquels répondent à ces problématiques ?
Nous avons travaillé dès le début sur un premier projet sur les rivages du port de Marseille. C’était notre première réalisation : les Archives départementales des Bouches-du-Rhône. On nous avait donné deux terrains constructibles. Nous avons proposé d’installer un bâtiment sur l’autre. La bibliothèque a été posée sur le toit des archives départementales. De ce fait, nous libérions l’autre terrain. Nous avons proposé d’en faire un jardin. Le maître d’ouvrage a accepté et nous avons gagné le concours grâce à cette idée.
Nous avons offert à la cité un espace vert — un poumon vert — extrêmement fréquenté aujourd’hui.Il apporte un îlot de fraîcheur, un espace social et une capacité d’absorption de l’eau pour un quartier qui avait peu d’espaces verts. Ce quartier d’Euroméditerranée à Marseille est très dense et très minéralisé. Ce square est resté le seul espace vert du quartier. Et cela répondait aussi à une question sociale : un quartier avec des logements modestes, peu de jardins et aucun parc à l’époque.
Nous avons ensuite construit un lycée sur un terrain en pente recevant l’eau du massif de l’Étoile. Il y avait des inondations récurrentes. Nous avons repéré le parcours naturel de l’eau et avons décidé de ne pas construire à cet endroit, mais au contraire d’amplifier ce passage. Nous avons créé un grand canyon qui permet d’anticiper des pluies centennales.
L’eau traverse le terrain et se déverse vers des bassins de rétention situés plus bas. Pour faire cela, il fallait réduire la surface bâtie. Nous avons donc superposé les usages : parvis, cours de récréation et circulations sur les toits. Nous avons supprimé les halls, les couloirs intérieurs. Tout se passe à l’extérieur, protégé par des casquettes.
Résultat : 10 % de surface construite économisée, moins d’énergie pour chauffer et éclairer plus d’espace naturel libéré. La moitié du terrain est restée naturelle.
À Toulon, dans le quartier Chalucet, nous devions construire sept bâtiments. Nous n’en avons construit que cinq, et les deux autres ont été posés sur les toits. Cela a permis de créer un grand parc public utilisé immédiatement par les Toulonnais. Le parc absorbe l’eau et nous avons créé des bassins de rétention et un système de circulation de l’eau visible.
Un autre projet s’appelle The Camp, un campus de recherche sur le futur. Le site est dans une pinède [plantation de pins, NDLR] naturelle. Nous avons posé les salles de cours entre les arbres, sans modifier le sol. Le bâtiment n’a pas de façade. Les volumes sont simplement protégés par un grand parasol de 8000 m². L’eau circule librement entre les pavillons. Le toit est ondulé pour récupérer l’eau dans des impluviums, comme chez les Romains, qui permettent de stocker l’eau, d’arroser les jardins et de freiner les pluies diluviennes.
Dernier projet : une petite maison à Embrun, sur un terrain en pente avec des risques d’éboulement. Nous avons décidé de ne rien toucher au sol. La maison est posée sur des pilotis en acier. Le sol passe sous l’eau, les éboulements et la nature. C’est l’exercice extrême : ne pas modifier le terrain.
Votre méthodologie se raccroche aux principes d’architecture bioclimatique, reliée à son espace et renouant avec les pratiques ancestrales. Constatez-vous un regain d’intérêt envers ces principes ?
Oui, clairement. Les jeunes générations sont très sensibilisées. Dans les jurys de concours, cela devient souvent le premier critère.
Mais il faut éviter les excès : ce n’est pas parce qu’on construit en terre crue que le projet est bon. Un bon projet est la rencontre de deux choses : respect du site et qualité architecturale. L’écologie ne concerne pas seulement les matériaux. C’est aussi la manière de vivre ensemble.
Par exemple, pour le lycée dont je parlais, nous avons transformé le toit du gymnase en place de village, car les habitants n’avaient aucun lieu de rassemblement. Pour moi, cela fait aussi partie de l’engagement environnemental.
Un engagement environnemental qui peut préserver les terres agricoles…
Il faut économiser nos sols pour les restituer à la nature ou à l’agriculture.
On essaie systématiquement de dépolluer les sols. Pour le lycée, qui était sur des terres agricoles, nous avons replanté des vergers, figuiers et fruitiers avec des agriculteurs locaux qui viennent récolter. Je pense aussi beaucoup à la question du zéro artificialisation des sols, que je défends depuis 2017.
La protection de la ressource eau fait-elle partie de vos préoccupations ?
J’ai travaillé au Maroc, à Fès, sur la pollution de l’oued qui traverse la médina. Les artisans utilisaient autrefois des pigments naturels, mais aujourd’hui ils utilisent des produits chimiques. Ces produits polluent : la rivière, la nappe phréatique et les fontaines publiques. Nous avons travaillé avec l’UNESCO sur ce sujet.
À Lyon, où j’étais architecte-conseil, nous avons réalisé une cartographie complète des parcours de l’eau. L’idée était de construire la ville en fonction de ces flux. Nous avons aussi travaillé avec des paysagistes pour utiliser des plantes aux racines profondes, des strates végétales et des plantes aquatiques.
J’ai aussi travaillé avec le Conseil mondial de l’eau. Même avec les fortes pluies récentes, les nappes phréatiques ne sont pas forcément rechargées. Il y a aussi un énorme problème de fuites dans les réseaux. Une des questions est donc : comment réinjecter l’eau dans les nappes.
Au lendemain du 8 mars, journée internationale des droits des femmes. En tant que femme architecte, quelles évolutions observez-vous sur la féminisation de votre profession ?
J’ai reçu le prix de la femme architecte de l’année. Au début cela me gênait un peu, mais j’ai reçu énormément de messages de jeunes architectes femmes pour qui c’était important.
Ma génération n’était pas très sensibilisée à ces sujets. J’ai entendu beaucoup de propos machistes dans ma carrière, surtout de confrères plus âgés. Mais j’ai l’impression que les jeunes générations sont beaucoup plus égalitaires.
Aujourd’hui il y a même plus d’étudiantes que d’étudiants en architecture. Malheureusement certains disent que la féminisation du métier serait la mort de la profession… C’est évidemment absurde.
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