Chantiers et biodiversité, du dommage collatéral au levier de projet

Longtemps perçu comme un mal nécessaire, le chantier est aujourd’hui l’un des angles morts de la transition écologique du cadre bâti. Bruit, poussières, artificialisation des sols, perturbation de la faune... La phase de construction concentre une part significative des impacts environnementaux d’un projet.
Pourtant, à l’heure où l’urbanisation menace la survie de nombreuses espèces, les professionnels de l’architecture, de l’urbanisme et du paysage ont un rôle à jouer pour préserver et restaurer la biodiversité, même en milieu construit.
La question est non seulement de limiter l’impact environnemental, mais d’intégrer la nature dans chacune des étapes du chantier. Aurore Triadou, pilote de biodiversité chez AIA Life Designers, met en avant l’intérêt de s’interroger sur l’existence du vivant avant même la phase de chantier. En effet, selon l’ingénieure agricole et de paysage, anticiper, connaître mais aussi comprendre toute perturbation passe par le diagnostic de l’état initial.
Il s’agit d’une compétence particulière qui peut compléter le travail de l’architecte ainsi que celui des bureaux d’études. Par ailleurs, respecter la nature c'est d'abord respecter la réglementation. En phase de conception, la maîtrise d’œuvre adapte son projet en fonction du résultat du diagnostic et selon les engagements de la maîtrise d’ouvrage. En conséquence, le projet initial subit plusieurs adaptationss afin d'assurer la protection de la biodiversité.
De son côté, Pauline Rabin Le Gall, paysagiste au sein de l’agence Arte Charpentier explique : « Avec l'implication de l'équipe de paysage à la grande majorité de nos projets, faire entrer la nature dans nos constructions est une démarche qui fait partie intégrante de l'identité d'Arte Charpentier depuis de nombreuses années. Nous constatons toutefois qu'avec le renforcement des exigences environnementales, par les labels et règlements urbains, cette conscience s'est élargie à l'ensemble des maîtrises d'ouvrage et équipes de conception. Tous sont plus impliqués dans la préservation de la nature existante sur les sites et dans sa valorisation dans chaque projet. Ce n'est plus un choix mais une nécessité partagée par tous. »
Selon Lucille Leyer et Romain Brochard, les fondateurs de l’agence d’architecture Ylé, « la nature ne peut plus être pensée comme un simple sujet d’aménagement final. Elle doit être intégrée à toutes les étapes du projet, dès la conception, mais aussi pendant le chantier, qui reste un moment de grande transformation et de forte vulnérabilité pour les milieux en place ».
Ainsi, l’intégration de la nature dans la construction suppose, selon le duo, « de considérer le site comme un écosystème existant, avec ses sols, ses usages, ses continuités végétales, et parfois ses équilibres fragiles. Dans notre pratique, cela implique d’observer ce qui est déjà là avant même de projeter, afin de préserver au maximum les qualités du lieu, de limiter l’artificialisation, et de travailler avec le vivant plutôt que contre lui ».
La gestion durable du chantier
Un chantier s’inscrit dans un site déjà habité par des humains, mais aussi par des sols vivants, des insectes, des oiseaux ainsi que des micro-organismes. La circulation des engins, l’imperméabilisation temporaire, l’éclairage nocturne ou encore les vibrations modifient ces équilibres.
Dans les contextes urbains denses comme dans les milieux périurbains ou ruraux, ces perturbations peuvent entraîner des dommages. La mise en œuvre d’un projet doit donc réduire autant que possible ces impacts. Il s’agit d’un travail mené en concertation avec les acteurs environnementaux.
De ce fait, après avoir mené les diagnostics écologiques préalables, des inventaires faune-flore saisonniers et des analyses des sols vivants, plusieurs bonnes pratiques peuvent être adoptées : la limitation de la destruction d’habitats, la réalisation des études d’impact écologiques, l’utilisation des matériaux locaux et durables mais aussi la réduction de l’usage de produits chimiques sans oublier la gestion des déchets, la limitation des nuisances sonores et la préservation des zones refuges.
En conséquence, l’intégration de la biodiversité doit commencer dès la phase de conception. Les architectes et urbanistes ont la possibilité de prévoir des aménagements favorables à la faune et à la flore comme les toits végétalisés, les murs végétaux, les corridors écologiques, les jardins partagés et les nichoirs qui apportent une valeur esthétique mais aussi écologique aux projets.
Selon Aurore Triadou, le chantier est l’étape de la concrétisation. C’est pourquoi l’écologue pourrait aussi accompagner cette phase en s’assurant d’une meilleure mise en application des recommandations. L’enjeu réglementaire, vécu comme une contrainte, peut devenir, grâce à plusieurs adaptations, un atout. Suivre certaines évolutions, surveiller et maintenir les systèmes vivants nécessitent une connaissance fine à ne pas négliger.
Par ailleurs, les architectes de l’agence Ylé soulignent : « Le chantier est évidemment une phase sensible, car il concentre des nuisances importantes : bruit, poussière, mouvements de terre, circulations d’engins, installations provisoires, éclairage temporaire, perturbation des cycles du vivant. »
« C’est pourquoi nous considérons qu’il doit être anticipé avec la même attention que le bâtiment lui-même. Cela passe par des mesures très concrètes : limiter l’emprise du chantier, protéger les zones sensibles, réduire les terrassements, préserver les sols en place, phaser les interventions en fonction des périodes les plus sensibles pour la faune et la flore, et être très attentifs à l’implantation de tous les éléments temporaires », poursuivent-ils.
Lucille Leyer et Romain Brochard ont été confrontés à ces questions sur le chantier du Conservatoire de Senlis, où les enjeux de biodiversité devaient se conjuguer avec la présence d’un bâtiment patrimonial à préserver. « Dans ce type de contexte, la place de la grue devient en elle-même un sujet de projet, tant son implantation peut avoir des conséquences sur les abords, les arbres en place et l’équilibre général du site. De la même manière, la protection du patrimoine bâti, celle des sujets végétaux existants, et la prise en compte des continuités du vivant doivent être pensées ensemble, et non séparément. »

Selon les architectes, « cette vigilance vaut également pour les nouvelles pratiques de chantier que nous portons, notamment autour du réemploi et du tri des déchets. Le recours à des matériaux réemployés, ou la nécessité de stocker et d’organiser différentes bennes pour permettre un tri fin et un recyclage effectif des déchets de chantier, sont pour nous des leviers essentiels. Mais ils posent aussi une question très concrète d’occupation de l’espace. Ces dispositifs sont structurants, mais ils prennent de la place : leur bonne implantation est donc déterminante pour éviter qu’ils ne se fassent au détriment des arbres conservés, des sols préservés ou plus largement de la qualité écologique du site. »
Concernant Arte Charpentier, Pauline Rabin Le Gall affirme : « Nous travaillons avec les bureaux d'études environnementaux et les écologues pour réduire ces nuisances au maximum. Les équipes de paysagistes, par exemple, sont de plus en plus impliquées dans l'élaboration des Plans d’Installation des Chantiers (PIC), de manière à assurer le respect des distances minimales à la préservation des végétaux. Les typologies de clôtures sont aussi adaptées au parcours de la faune, pour en favoriser certains et en fermer d'autres, pour éviter de piéger des animaux dans des zones dangereuses. Des adaptations de planning sont aussi observées pour troubler le moins possible le rythme de vie de la faune locale. »
Pendant la phase des travaux, plusieurs précautions sont aussi à prendre comme par exemple la limitation des emprises temporaires ou le maintien d’arbres ou de haies existantes. Ces choix, loin d’être anecdotiques, engagent l’organisation même du chantier et nécessitent un dialogue étroit entre architectes, paysagistes, urbanistes, entreprises et écologues.
Une fois le chantier achevé, arrive ainsi, la phase de restauration écologique. Elle consiste à reconstituer des habitats, à boiser des végétaux indigènes mais aussi à aménager des espaces verts. Le rétablissement est intégré au projet final, prolongeant les intentions du chantier vers des espaces réellement favorables au vivant. Anticiper plutôt que compenser est la méthode la plus intelligente dans la gestion durable du chantier.
Faut-il transformer l'étape de chantier en une phase de restauration de la valorisation de la nature ? La réponse d’Arte Charpentier est sans équivoque : « Oui dès que possible. Avec la prise en compte des mesures de préservation de la faune et de la flore des sites, les chantiers sont de plus en plus respectueux des milieux écologiques qu'ils viennent perturber, et, d'une certaine manière, y sanctuariser des zones de nature permet de faciliter la renaturation de certaines zones. Un chantier peut aussi être considéré comme une phase de restauration et de valorisation de la nature quand il permet la valorisation des matériaux extraits du site (comme la terre, le sable, les pierres) pour constituer des substrats de plantation, des matériaux de sols ou construction valorisés dans le projet », déclare Pauline Rabin Le Gall.
L'intéressée précise par ailleurs qu’il s’agit de démarches difficiles à mettre en place car elles demandent de larges espaces pour la renaturation et le stockage des terres. « Mais nous faisons tout pour l'étudier systématiquement pour le mettre en œuvre sur place quand c'est possible. Dans le cas contraire, sur des plateformes à proximité, renaturées le temps d'un chantier par des andins semés de prairie. Dans ces cas, un chantier peut être considéré comme une phase de valorisation des matériaux naturels », conclut la paysagiste.
Pour les architectes de l’agence Ylé , « le chantier ne devrait pas être uniquement envisagé comme une parenthèse technique inévitable, mais comme une phase de transition qui peut déjà participer à la restauration et à la valorisation de la nature. Sans idéaliser ce moment, qui reste un temps de transformation lourde, il est possible d’y introduire une logique plus réparatrice : mieux protéger l’existant, limiter les atteintes irréversibles, anticiper les usages temporaires du site, et considérer que chaque installation de chantier engage déjà une manière d’habiter et de respecter le lieu ».
Cette approche est en cohérence avec la manière de travailler de l’agence qui possède des projets de réhabilitation, d’extension ou d’intervention sur des sites déjà constitués. « Ces contextes nous apprennent à intervenir avec précision, à composer avec l’existant, et à considérer le chantier non comme une tabula rasa, mais comme une opération attentive aux ressources et aux équilibres déjà présents », précisent Lucille Leyer et Romain Brochard.
Vers des chantiers à biodiversité positive
Aurore Triadou plaide pour la vulgarisation de la phase chantier. « Pourquoi ne pas utiliser les chantiers comme lieux de découvertes de biodiversité ?».
Rappelons que depuis quelques années, des démarches expérimentales émergent : chantiers « à faible impact », « chantiers verts », voire « chantiers à biodiversité positive ». Elles reposent sur des actions concrètes et souvent peu coûteuses.
De même, les friches urbaines, initialement riches en biodiversité spontanée, deviennent des laboratoires, où la conception s’appuie sur le vivant déjà présent. Ces pratiques interrogent le rôle de l’architecte et du paysagiste et invitent les urbanistes à repenser les temporalités du projet, en intégrant le chantier comme une phase active de la fabrique écologique de la ville.
Cependant, si les outils techniques existent, leur généralisation se heurte encore à des freins réglementaires, économiques et culturels. Les délais, la pression financière, la fragmentation des responsabilités limitent la prise en compte du vivant. Faire du chantier un allié de la biodiversité suppose une évolution des cadres contractuels, une montée en compétence des acteurs et une reconnaissance de la valeur écologique du temps long.
C’est aussi accepter une part d’incertitude inhérente au vivant, en conséquence un important défi pour des disciplines fondées jusque-là sur le contrôle. La biodiversité ne doit pas être reléguée au rang d’option, mais intégrée comme une composante essentielle des projets urbains. Penser la biodiversité à l’échelle du chantier, ce n’est pas ajouter une contrainte supplémentaire au projet architectural, mais c’est de transformer la phase de chantier en une étape de restauration et de valorisation de la nature. Le chantier devient alors un espace où se dessine la capacité de l’architecture à cohabiter avec le vivant.
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