DPE : « À force de corriger les outils, nous finissons par perdre de vue l'objectif »

Le changement du coefficient de conversion de l'électricité de 1,9 à 1,7 n'est pas un simple ajustement technique du DPE. Il est devenu le symbole d'un problème beaucoup plus profond : l'instabilité chronique de la politique française de rénovation énergétique.
Après une première modification décidée de manière arbitraire, voici une nouvelle évolution présentée sous les apparences d'une concertation. Quelle que soit la méthode retenue, le constat demeure identique : les règles changent sans cesse, les dispositifs sont continuellement réécrits, et les acteurs de terrain ont le sentiment que la stratégie nationale évolue au gré des arbitrages politiques plus qu'en fonction d'une vision de long terme, fondée sur des données scientifiques.
L'instabilité réglementaire, un frein à la rénovation énergétique
Depuis plusieurs années, les professionnels assistent à une succession ininterrompue de réformes. Les aides évoluent, les critères de MaPrimeRénov' sont modifiés, les règles des Certificats d'Économies d'Énergie sont revues, le DPE est corrigé à plusieurs reprises sans régler les questions de fonds, les modalités de financement changent, les calendriers sont reportés, les budgets suspendus puis rétablis. Chaque réforme est présentée comme la bonne, avant d'être remplacée quelques mois plus tard par une nouvelle.
Cette instabilité est devenue le premier frein à la rénovation énergétique et fait perdurer la crise du logement.
Elle désoriente les ménages, décourage les copropriétés qui doivent construire des projets sur plusieurs années, fragilise les entreprises qui investissent pour recruter et se former, et nourrit une défiance croissante à l'égard de l'action publique.
Comment convaincre des millions de Français d'engager plusieurs dizaines de milliers d'euros de travaux lorsque les règles du jeu sont susceptibles d'être modifiées avant même le démarrage du chantier ?
Le paradoxe est saisissant. Alors que l'urgence climatique exige une accélération sans précédent de la rénovation du parc immobilier, la France multiplie les changements de cap. À force de corriger les outils, nous finissons par perdre de vue l'objectif.
L'électrification ne doit pas devenir l'alpha et l'oméga du logement
Plus inquiétant encore, certaines décisions donnent aujourd'hui le sentiment que la politique de rénovation énergétique devient progressivement le support d'une politique d'électrification du pays. Bien sûr, l'électrification constitue un levier économique majeur dans un contexte de crise économique et énergétique mondiale entre l’Ukraine et le détroit d’Ormuz. Mais elle ne peut devenir l'alpha et l'oméga de la litique du bâtiment et surtout du logement. L'objectif premier doit rester la réduction durable des besoins énergétiques, l'amélioration du confort des occupants, la lutte contre la précarité énergétique et la diminution des émissions de gaz à effet de serre.
Il est aussi important que le gouvernement comprenne que les Français sont devenus des acteurs avertis de la rénovation énergétique. A l’instar du gouvernement, ils savent qu'il n'existe pas de solution miracle : ni une pompe à chaleur, ni un climatiseur, ni une nouvelle prime, ni un changement de coefficient ne suffiront à rénover et améliorer les performances des millions de logements.
À force de présenter chaque réforme comme la réponse décisive, l'État finit par fragiliser ce qu'il a de plus précieux : la crédibilité de sa parole. Les annonces se succèdent, les règles changent, mais la confiance, elle, s'effrite. Or la transition énergétique ne se construira ni sur des effets d'annonce, ni sur des ajustements permanents, mais sur une vision stable, cohérente et durable.
La rénovation énergétique ne peut être pilotée uniquement à travers le prisme des vecteurs énergétiques. Elle doit continuer à reposer sur une approche globale, fondée sur la performance réelle des bâtiments, leur adaptation aux canicules de plus en plus fréquentes, leur résilience climatique, leur impact sanitaire et leur capacité à préserver durablement le pouvoir d'achat des Français.
Les secteurs du bâtiment, du logement et de la rénovation demandent avant tout de la stabilité et de la cohérence.
Place au dialogue, via un nouveau Grenelle de l'Environnement
Les copropriétés programment leurs travaux sur cinq à dix ans. Les collectivités élaborent leurs stratégies patrimoniales sur plusieurs décennies. Les industriels investissent dans leurs outils de production pour quinze ou vingt ans. Les banques financent les projets sur vingt ou vingt-cinq ans. Tous travaillent avec des horizons de long terme quand le gouvernement semble travailler à l’échelle du mois sinon du trimestre.Seule la réglementation semble désormais évoluer au rythme des contraintes budgétaires et des arbitrages politiques du moment.
Cette instabilité permanente révèle une véritable crise de gouvernance. La transition énergétique ne peut plus être conduite par une succession de réformes pseudos techniques, parfois contradictoires, décidées dans l'urgence. Elle nécessite une vision partagée, cohérente et durable.
Il est temps de retrouver l'esprit qui avait présidé au Grenelle de l'Environnement : celui du dialogue, de la construction collective et de la recherche de solutions dépassant les alternances politiques.
La France a aujourd'hui besoin d'un nouveau Grenelle de l'Environnement, réunissant l'État, les collectivités, les représentants des filières, les scientifiques, les énergéticiens, les associations de consommateurs, les élus locaux et les acteurs du logement. Non pas pour ajouter une réforme de plus, mais pour bâtir un cadre stable pour les quinze prochaines années.
Nous avons besoin d'une trajectoire claire, de règles pérennes, d'indicateurs scientifiques incontestables et d'engagements qui survivront aux changements de gouvernement.
La rénovation énergétique constitue probablement le plus grand chantier économique, social, environnemental et sanitaire du XXIᵉ siècle. Elle mérite mieux qu'une succession d'ajustements techniques ou de décisions prises de façon unilatérale dans l'urgence.
Le véritable défi n'est plus de savoir si le coefficient doit être de 1,9 ou de 1,7. Le véritable défi est de redonner à la France une politique de rénovation énergétique lisible, cohérente et suffisamment stable pour permettre à tous les acteurs d'investir avec confiance.
Parce que la transition écologique ne peut pas se construire dans l'incertitude. Elle exige un cap. Et ce cap ne peut être défini que collectivement.
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